Madame Nicole est revenue s'ancrer au bord de la dernière rivière sauvage d'Europe. Retour en Allier libre, au pays des hérons, des sternes, et des cigognes.
Et puis un jour il y a un billet de cinquante euros ramassé dans une rue de Genève.
Et, quelques semaines plus tard, une escapade supplémentaire, de dernière minute, offerte par ce billet oublié dans une boîte.
Et deux flaques brillantes, d'un bleu clair et pur, un regard droit, un sourire sincère qui n'attend rien que la danse, te tend la main et t'invite à la poursuite. Ces yeux là ont lu la Mare au Diable, la Petite Fadette, Mauprat et François le Champi. Les Maîtres Sonneurs sont encore dans le fourgon. Ce regard là n'est pas toujours sûr de lui. Il cherche un nouvel endroit où se poser, plus près de chez ses enfants, où il y aura un vrai jardin, parce que ces mains sont celles d'un naisseur d'arbres, et elles aiment vraiment la terre. Ses paroles sont limpides et mesurées. C'est une conversation qui débute doucement, pendant un pique-nique, sans victime, sans complainte, sans précision intime inappropriée. Ses pieds aiment les chemins où contempler la nature, marcher hors des groupes et s'attarder un peu à découvrir. Son âme aime les églises, dont il porte le prénom fondateur.
Clocher de la collégiale d'Evaux-les-Bains
Rentrer la nuit, à pied, fatiguées et heureuses
Et une jupe longue qui tourne inlassablement, celle d'une maman comme moi, qui a eu très peur pour son garçon. Un été d'angoisse, un cancer subitement découvert et opéré. Quoi de pire pour une mère qu'un de ses enfants en danger de mort ? On voudrait le remettre à l'abri dans notre ventre. Le reste n'est que péripéties ridicules. Maintenant que nous ne sommes plus accablés de chaleur, que nous savons danser le Congo de Captieux, que les nuits étoilées fraîchissent aux sons d'une délicieuse programmation, on peut danser encore et encore, pour cultiver la vie et son mouvement, mes priorités de cette fin d'année, avec l'écriture.
Sandrine Lagreulet et Cyril Roche
Laurence Pinchemaille et Grégory Jolivet, Polyphonies du bocage
Et, encore et toujours les silhouettes nouvelles ou familières, des danseurs de bourrée. Je ne sais pas si la musique et la danse guérissent de tout, mais, clairement, la bourrée, bellement exécutée dans l'un de ses terroirs, me réalimente d'un incommensurable regain d'énergie, jusqu'au bout de la nuit. Sans jamais m'ennuyer, les variantes et les caractères étant infinis.
En Limousin, on la pratique plutôt en quadrettes.
Ces deux soirs là, il y avait le magnifique danseur vellave, Christian Frappa, avec lequel j'ai ainsi eu le plaisir de m'enlever avec bonheur. Il semble toujours en équilibre sur un coussin d'air, le comble de la grâce, pour une danse aussi ancrée que la bourrée.
L'heure n'est pas encore à ranger ma couchette de bivouac, il reste de grandes nuits à traverser !
Après trois mois de bras et jambes nues au soleil, de road trips et de coups de pédales (600 km...), je viens de terminer et un petit livre acheté dans une brocante, et la première semaine de rentrée.
C'est une autrice québécoise, qui raconte ses histoires d'amour avortées, ses ruptures, ses espérances, et ses déceptions. C'est drôle, léger, tendre, et ça se lit vite.
J'en ai retenu que, comme je suis capable de plier seule mes draps housses, je suis libérée et en route sur un joli nouveau chemin, le mien.
Libération et renouveau qu'en cette nouvelle lune, je célèbre en me débarrassant de tout ce qui me pèse, ou me ramène à la manière dont je me suis faite avoir.
Parce que oui, bien sûr, j'y pense encore de temps en temps. Mais désormais, ça me fait rire, avant de s'évanouir.
Pendant que s'édifie la maison de bois du petit cochon, sur un terrain que je lui avais indiqué, et choisi en ma compagnie, selon les plans établis avec mon avis, après avoir pris les cotes de mon appartement (tout cela en pleurnichant que je ne veuille pas aller aux autres rendez-vous constructeurs ET en allant coucher avec l'autre ET se plaindre aussi auprès d'elle, mais quelle santé !😀😏), pendant que dans une brève illusion je l'imagine travailler dur à se refaire une réputation dans un bourg de 6 000 habitants, je m'apprête à emménager dans mon nouvel et mignon appartement, à 15 minutes, à pied ou à vélo, de tout ce que j'aime faire : danser, lire, me cultiver, nager, bouger.
Et je trie.
Les vêtements déjà. J'ai perdu trois tailles, je ne vais pas m'en plaindre, Monoprix non plus.
Le lit. J'aime le mien, il est confortable. Il me suffit de remplacer le surmatelas par un nouveau, en pure laine du Limousin.
Les draps, je ne les change pas. J'avais tout remplacé chez lui, viré les guenilles à l'odeur suspecte, renouvelé le stock chez Carré Blanc. Il aime que les femmes lui offrent de belles choses. Et bien sûr, je lui en ai laissé quand j'ai quitté sa maison. Le pauvre, il n'avait plus RIEN pour se vautrer avec une autre !
Mais le jeu de serviettes moelleuses, avec le petit couple des amoureux de Cocteau. dont il a conservé un exemplaire, je ne peux plus les voir en peinture,
Le tout a fait plaisir à une copine, pour laquelle, évidemment, elles n'ont aucune signification.
Pis moi j'ai retrouvé la gym, le yoga, planifié un séjour au ski cet hiver.
Et j'ai ajouté une corde à mon arc 😉:
Pas de tir à l'arc d'Yzeure
La délicieuse sensation de mon corps retrouvé, planté dans le sol, de la concentration, de l'inspiration quand tu tends l'arc, la palette sous le menton, le nez contre la corde, du souffle retenu au moment de tirer la flèche.
Oui, yahoo, c'est la rentrée ! Je suis forte et je suis joyeuse.
Je viens de passer le week-end dans la Creuse, pour la onzième édition du petit, et très particulier, festival les Limous'ines. Diffusion confidentielle, par nos réseaux habituels, les mêmes qui nous avaient permis de survivre pendant la crise sanitaire.
A part la soirée de concert du vendredi soir
il n'est ouvert qu'aux femmes. Les hommes impliqués dans l'installation et la mise en place sont solidaires, et décampent donc du site pendant deux jours.
En pleine nature, cérémonies, feux, tambours, tisanes, biscuits, cercles,
il se dégage, dès l'ouverture, une énergie et une sororité puissantes, où toute parole est permise, et tout accueil reste ouvert dans une joyeuse intimité à la fois respectueuse et partagée.
Aucun jugement.
Il y avait là toutes sortes de femmes. Des expérimentées, des jeunettes, des périménopausées, toutes tailles, toutes silhouettes, toutes histoires, tous milieux sociaux, poilues, épilées, célibataires, en couple, veuves, divorcées, jeunes maman avec un bébé au sein, femmes enceintes.
Les journées s'organisent autour d'ateliers tournés vers le développement personnel, les soins énergétiques, le corps dans toutes ses dimensions, les multiples facettes de la féminité, la fabrication d'onguents, le bricolage, les constellations familiales, les mythes et contes fondateurs, le plaisir.
Ils sont tous animés par des femmes bénévoles. J'y ai tissé de nouveaux liens, car il y avait de nombreuses festivalières du proche Allier.
J'ai particulièrement apprécié que rien, jamais, ne soit injonctif. Je trouve personnellement insupportable cette obligation qu'il y aurait à être l'unique responsable de notre propre bonheur, et parfois même de notre simple survie, dans un monde qui ne va pas bien, surtout quand on croise des personnes toxiques. Je remarque que l'admirable capacité de résilience de mes sœurs n'est pas une légende, et que je goûte avec bonheur aux échanges avec les jeunes femmes. Elles ont un autre regard sur la vie, notre statut, l'essentielle clarté de nos limites, alors mêmes que nous traversons toutes des joies et des épreuves similaires parce qu'universelles.
C'était ma première expérience de ce type. Etait-ce l'absence d'homme, ou la nature du public ? Sûrement un peu des deux : dans cette riche diversité de parcours et de personnalités, il n'y avait pas de concurrence, pas d'égo surdimensionné, pas de couverture tirée à soi. Seulement de l'écoute et des vibrations de chant, de parole, et même de silences. Une unicité qui tire tout le groupe vers une meilleure version de chacune, plus éclairée.
Se connecter au plaisir c'est aussi s'offrir des joies simples comme la douche matinale au cul du Berlingo, sans poser de rideau. De la sécurité, et aucun enjeu de séduction, de rivalité. Reposant.
Franchement, ne pas voir, ni entendre d'homme pendant deux jours, c'est assez fabuleux. Absolument pas de l'ordre du rejet ou du dégoût, loin de là. C'est plutôt une question d'ancrage, d'apaisement et d'épanouissement, pour une fois tourné vers nous-mêmes.
Et de liberté. Celle que nous méritons toutes.
PS. Evidemment, pas de photo des festivalières, ni du lieu en plan large, on comprendra aisément pourquoi.
300 000 km par seconde, 16,7 diamètres terrestres. C'est la vitesse de la lumière.
C'est aussi la vitesse de libération pour échapper à la glissade de l'univers en trois dimensions vers le monde bidimensionnel de la nuit étoilée de Van Gogh. Un monde brillant, mort et plat.
Photos internet
Le vaisseau à propulsion par courbure qui atteint cette vitesse, laisse dans son sillage une sorte de vide de lumière, un champ noir, derrière lequel il est possible de se dissimuler.
Dissimuler, je ne sais pas, et on peut dire que ma vitesse de libération de la gravité de ce qu'il faut bien qualifier de traumatisme a été fort lente.
Mais je n'ai pas été bidimensionnalisée. Au contraire, depuis que je suis rentrée à Ithaque, je me sens comme augmentée par mes pérégrinations estivales.
Je referme enfin mon ancien bujo plein d'amertume, mais aussi de photos de mes petits enfants... Je l'avais ouvert en janvier, quand le compte à rebours de la mise à feu avait été lancé.
Symboliquement, c'est important. Je sais bien que ça va tirer encore un peu jusqu'en novembre. Qu'il y aura encore quelques pensées intrusives. Puis la boucle sera bouclée, celle de toutes les premières fois d'une année de deuil psychique. Dans le nouveau carnet, il y a des projets, une bucket list, de la musique, des rendez-vous, et plus aucune photo de la lose avec son sourire hypocrite, ses déclarations creuses, et ses larmes de crocodiles. Plus de questions inutiles, même gribouillées.
Je termine en même temps la trilogie de trois fois 700 pages de Liu Cixin, la Mort immortelle, suite et fin du Problème à trois corps et de la Forêt sombre. Et je m'en vais de ce pas à la médiathèque me nourrir encore de jolis mots. J'ai un défi post-it à relever !