Est-ce que je regrette ma petite liasse de billets de 5 € ? Pas du tout. Quand on aime quelqu'un on fait de son mieux pour lui faire plaisir, faire de chaque jour une fête, même quand, je ne le réalise que maintenant, on est déjà cruellement déçue de tous les atermoiements, des multiples arrangements avec la vérité afin de la rendre plus présentable.
C'était après le retour de ma fuite en Russie. Il avait déjà entré son numéro dans son téléphone, sans son nom. Un mois plus tard, sur le bateau des Glénans, il la regardait minauder avec des yeux de merlan frit. Trois mois plus tard, elle rodait au fest-noz de Guéméné ; assise derrière nous, elle le fixait, il se retournait discrètement, il prenait sa main d'une drôle de façon pour un hanter-dro. Quatre mois plus tard, au pardon de Notre-Dame de Vrai Secours, elle tentait de s'asseoir en face de lui à ma place, se collait contre lui pour chuchoter à son oreille, et, devant le rideau de pluie, s'exclamait : "Oh c'est pas grave, Daniel dansera autour de moi avec son parapluie".
Elle se sentait légitime. Elle le sauvait de mes griffes. Nous n'étions plus un couple. Et en effet, il prenait un air faussement étonné, sans jamais lui mettre le moindre stop.
Oui, lui, il faisait semblant. Partout. Tout le temps. Ce n'était qu'une amie. J'étais jalouse pour rien. On appelle ça du gaslighting.
Mais en défaisant le ruban, pendant plus de quatre ans, j'ai sorti, l'un après l'autre, des emballages vides.
Vides de choix, vides d'amour, vides de sincérité.
Deux mois après cette vidéo, je suis partie à dix kilomètres pour nous enlever, à tous les deux, la pression de sa maison, pour qu'il reste libre de ses choix. Maintenant cela sert de légitimation à toutes les bassesses, tous les aller-retour, tous les mensonges.
Est-ce que je suis toujours en colère ? Non, je n'ai eu que quelques accès en réalité, excédée par les retours incessants, quand la clarté d'une rupture franche aurait cautérisé la plaie bien plus rapidement. Qu'est-ce qu'on y peut quand quelqu'un est attiré par une autre personne ? Mais non, à l'Ascension, il y a encore deux semaines, il s'apprêtait de nouveau à descendre avec moi à la fête de la rivière, tranquillou bilou. Bientôt 70 ans, et toujours rien appris. Le même comportement qu'à 25... quand il faudrait utiliser judicieusement le temps qu'il nous reste. Oui, au regard de notre finitude, tout n'est que vanité...
Aujourd'hui donc, j'ai revisionné cette vidéo avant de la virer de mon téléphone, et je me suis revue.
J'ai vu mon corps lourd, qui percevait, qui savait, et que je n'ai pas écouté. J'ai déjà écrit là-dessus, parce que c'est certainement ma plus grande leçon. C'est pourtant pas faute d'avoir travaillé professionnellement des années sur cette question du système nerveux qui se met en alerte. Cela va bien au-delà de l'intuition. Mais tant qu'on obtient plus de bénéfice, croit-on, à garder de la peau d'andouille sur les yeux qu'à recevoir les signaux, on n'est pas disponible pour notre propre clairvoyance.
Bref, on va conclure aisément qu'il n'est pas le seul fautif : ma grande, ma très grande responsabilité, c'est d'avoir, encore une fois, voulu sauver quelqu'un qui trouvera toujours plus confortable de se faire plaindre et prendre en charge que de grandir, avant de systématiquement blâmer les autres pour éviter d'assumer les conséquences de ses actes.
Car, oui je savais, depuis notre première rencontre, quelque chose en moi savait. Depuis le premier "j'ai beaucoup souffert" larmoyant, les premières confidences déplacées, les premières comparaisons inappropriées, les premiers souvenirs enjolivés. Aurait-il attiré mon attention s'il ne s'était pas posé en victime de son père, de son instituteur, de son épouse, de son ex ? J'étais ferrée, tandis que mon corps, lui, me signalait frénétiquement qu'à 65 ans, si tu te plains encore, c'est que tu n'es pas prêt de faire quoi que ce soit pour guérir. Aujourd'hui que quelqu'un le valide et lui remonte le coucou (merci à toi lectrice qui m'a transmis cette expression...) il a repris de l'assurance.
Patience, la roche tarpéienne est proche du Capitole...
Quant à moi, maintenant que je rentre dans mes robes de Louisiane, je ne suis pas prête d'oublier cette leçon.

La tentation de jouer au sauveur, de confondre l'amour avec la compréhension et la pardon des traumas de l'autre, je crois qu'on est nombreuses à tomber dans ce piège. Et on est pas aidées par les récits qui irriguent nos sociétés (la belle et la bête et tous les dérivés de cette histoire, reprise ad nauséam dans la littérature romantique). Alors ne te blâme pas, et sois au contraire fière de toi de t'être sortie de cette histoire où tu perdais ta joie de vivre !
RépondreSupprimerIl me semble avoir lu, dans un des billets avant ton déménagement, qu'un de ses amis lui avait dit que tu sacrifiais beaucoup pour lui en quittant les Chavans et ta famille pour lui. Il n'a pas su s'engager dans votre relation à la hauteur de tes choix, mais je dirai tant pis pour lui. Car oui, il est condamné à revivre la même histoire à l'infini, sans savoir être bien seul avec lui-même. Ce qui semble être le plus important, en tout cas d'après moi.
Tes commentaires sonnent toujours juste Cyann. Dès que j'ai posé des limites et respecté mes besoins, il est allé voir ailleurs. Malgré ses beaux discours, ce n'est pas la première fois, et probablement pas la dernière.
SupprimerIl m'appartient désormais de ne combler les besoins de personne. Et quelque chose me dit qu'en me réalignant, je vais vivre ma meilleure vie. Sur ce chemin il y aura quelqu'un qui sera dans le partage au lieu de mentir sans arrêt pour se faire plaindre. J'ai retrouvé du temps, de la joie, de la créativité, cela me rend heureuse dès maintenant.
Je t'embrasse fort !
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