mercredi 21 juillet 2021

S'aimer à trouver la raison

 J'ai traversé la rue, une brise légère est venue s'encâliner autour de mes jambes, comme un chat qui ronronne. L'instant de gagner le trottoir d'en face, le soleil écarté par le vent, s'est fait léger sur ma peau. J'ai senti l'effleurement du tissu de ma robe sur la peau de mon dos. L'air m'apportait l'anisé des agastaches mêlé à la senteur du chèvrefeuille, sur une note entêtante d'herbe coupée. J'ai baissé les paupières en m'engouffrant dans l'ombre fraîche du couloir et de l'escalier. Fugitivement, j'ai revu la Louisiane, et j'ai songé qu'elle m'avait apporté cela : pouvoir traverser la rue, la journée, l'été, avec une robe courte à bretelles posée sur deux sous-vêtements de dentelle.

Parfois, une décision s'impose à nous, qui ne fait sens que des mois, voire des années plus tard.

La décision de partir, celle de revenir, le choix de la rupture.

Et lui, là-bas, que m'a-t-il apporté ? Je lui en veux encore un peu de cette blessure qui peine à cicatriser. C'est que, sous son regard, j'ai appris à faire l'amour dans la lumière, à marcher nue du lit à la porte, à me baigner n'importe où. Ma main dans la sienne, je prenais courage, je n'avais peur ni à cheval, ni en pirogue. Le goût de l'aventure s'enracinait dans ce désir qui m'incendiait le ventre au petit matin, quand il m'embrassait pour assouvir le sien. Le plaisir lui, restait tapi dans l'ombre.

En m'enlaçant le soir pour me blottir contre lui, il m'a fait faire de grandes enjambées vers moi-même, ma nature sauvage, qui je suis réellement. Un drôle de chemin, parfois doux et tendre comme le sable, souvent pierreux à m'entailler le cœur. Si loin brutalement, après avoir été si proche. J'avais besoin de me sentir aimée, pas juste de rassurer sa virilité. À attiser sa vitalité, je me vidais de mon énergie. Le corps dolent, les pieds douloureux, les articulations raidies, le cœur en saccades, les pensées obscurcies par le doute. Après avoir atteint de nouveaux sommets avec ce compagnon de voyage, je m'appesantissais vers mon côté sombre, comme enlisée dans les profondeurs d'une vase grise et froide.

Et voilà que les avions ne volaient plus, qu'il fallait espérer encore.

Jusqu'à quand ? Pour qui ? Pour quoi ?


Quelque chose avait changé en moi, et quand j'y pense, il y a été pour quelque chose. J'ai regardé au tréfonds de mon âme. La petite fille bafouée que j'avais été me regardait avec un drôle d'air. Bienveillante, compréhensive, mais déterminée. Elle me voulait forte, elle me voulait aimée, elle me voulait respectée, elle me voulait libre.

Elle m'en estimait digne.

Il y avait quelque chose d'impérieux dans cette exigence de droiture.

J'ai décidé d'avoir confiance et je l'ai écoutée.


Sept mois ont passé.

Des flots d'émotions contradictoires me submergent.

Il est revenu en France, je sais qu'il n'est qu'à quelques kilomètres de moi, je sais que le temps passe, que je ne rajeunis pas.

Il me manque, c'est terrible.

Il suffit d'une danse, la sensation de la main glissée dans sa manche, peau contre peau.

Je croyais avoir tourné les pages, clos le chapitre, entamé un nouvel opus.

Je ne suis plus si sûre de ne pas souhaiter le revoir.

Je tiens bon.

Je tiens bon parce que mon cœur, en sept mois, s'est remis à battre.

D'amour pour moi.

Pour ce corps vigoureux qui s'est réparé et endurci. A vélo, à pied, je sens sa mécanique se mettre en route, rouages bien huilés, les cinq sens aux aguets. À sourire aux éléments du fil des saisons, j'ai senti que mon pas se fait voluptueux. Je respire l'haleine du vent, je goûte le soleil sur ma peau, j'hume l'eau de la rivière, j'écoute son afflot impétueux, couvert par le bêlement des brebis strié par le sifflement strident des buses, je touche la terre tiède de mon jardin nourricier, mes pieds déchaussés froissent l'herbe humide.

Parce que je ne les cache plus, je caresse l'intérieur de mes cuisses, la rondeur douce et dorée de mes épaules. Oui, j'ai vieilli. Chaque marque sur ma peau écrit l'histoire d'un plaisir qui n'est plus la vaine et hypothétique récompense d'un intérêt douteux, l'interdit honteux d'une dentelle déchirée, la coupable expérience d'un jeune homme sur une petite fille. Il est le point d'orgue d'un amour sincère et désintéressé, une longue respiration, la fin et le commencement. J'apprécie ma fidèle compagnie, comme celle des arbres et de l'eau.

J'apprends la patience. Accepter avec sagesse l'impermanence des choses, c'est faire du temps un allié plutôt qu'un affront.

Car je les vois désormais, ces hommes autour de moi. Des hommes bons, des hommes sains, des hommes tendres et généreux. Des hommes qui ont parcouru leur propre chemin, cicatrisé leurs plaies, capables de mettre en mots leurs émotions. Où étaient-ils pendant toutes ces années ? C'est un mystère que je ne cherche pas à percer. Ils sont là. C'est tout. Et parmi eux, il y a celui avec qui je vieillirai en partageant ma joie de vivre, mes valeurs, mon soutien.

Pour un peu de bonheur en plus.


J'ai signé aujourd'hui, jour de l'impasse sanitaire, le bon de commande de ma malle Campinambulle, après avoir passé une nuit dans un Berlingo d'essai, le même que le mien.

En octobre je pourrai prendre la route...

En attendant, je vis un jour à la fois. Et c'est plutôt agréable.

lundi 14 juin 2021

J'entends la pie qui chante

 Il y a un an et demi, la folie d'un voisin m'a fait prendre peur.

Je revois Andrée, dans la salle d'Embraud, me répéter avec insistance : "Viens à Château".

Il y a un an, j'investissais mon deux-pièces avec vue.

Mercredi dernier, nous l'avons portée en terre. Quatre Chavans portaient son cercueil, suivis par les vielles, les fifres et les chants. Depuis, nous nous réunissons souvent autour de Jacky.

Le berger, qui se lève avant le soleil, passe le voir tôt le matin, l'heure difficile.

Elle est forte Andrée. Elle s'est battue des mois, le temps qu'on s'habitue à sa disparition, venue comme un soulagement. Le temps qu'on se réunifie. Le temps que les restrictions soient levées, et qu'on soit tous là, à la célébrer ensemble, autour d'une pompe aux grattons et d'un verre de blanc.

Ce soir, j'ai trouvé, en bordure de mon jardin, et malheureusement de route aussi, sous le regard aux aguets des chats du voisinage, un bébé pie en apprentissage de sortie de nid.


Demain il faudra la représenter à ses parents, et la nourrir aussi, en attendant qu'elle soit reprise en charge par sa famille. Les parents pie ssont de bons parents, qui ne lâchent pas facilement l'affaire, quand  bien même les humains l'auraient tenue en main.

C'est drôle, en cherchant des renseignements sur sa meilleure prise en charge, j'ai trouvé la symbolique de ce petit corvidé mal aimé en campagne, notamment sur le blog Conscience chamanique.

Intelligence, accumulation de connaissances, nettoyage, guérison, pouvoir de l'observation et de la pensée positive, ouverture intuitive à tous les possibles... Elle ne pouvait pas mieux tomber, à la fin de ce dimanche long, plein de douceur, de partage, de musique et de nature sauvage.



En quelques enjambées, on pourra bientôt rallier le Veurdre à pied.
Par le lit de la rivière.
Hélas...

lundi 7 juin 2021

Tout n'est que vanité #2

 Qu'est-ce qu'on mange ? Où on dort ? On met quels draps ? Je peux prendre des sous dans le boursicot ?

On demandait toujours à Andrée...

Et voilà que sa petite flamme s'est éteinte doucement, dans le souffle de l'aube.

Un soulagement après des semaines de souffrance. 

Andrée Paris, notre Dédée, la moitié de l'âme d'Embraud, partenaire indissociable de notre Jacky.

Rien ne me fait peine, oh ma mie ma mignonne, oh que d'y laisser, les bons temps passés...

Cérémonie ce mercredi à 10.30 en l'église de Château-sur-Allier. Les grandes cornemuses joueront "tout n'est que vanité", selon sa volonté.

Merci Patricia Bouffard  pour la photo.

dimanche 6 juin 2021

Les pieds terreux

Ce que m'enseigne ce jardin, où je ne resterai pas toute ma vie, c'est que sa taille me suffit pour y équilibrer mon temps.


Que les journées de moisson succèdent aux jours des semailles.

Et que l'on ne plante pas toujours pour soi-même, mais aussi pour ceux qui viendront ensuite, sans rien savoir de qui nous étions, sauf à interpréter ce que nous avons planté et comment nous l'avons fait. 

Il me fait l'éloge de la patience, et l'acceptation de l'erreur, pour la joie de contempler les fleurs et de récolter les fruits.

Il m'instruit de l'éternel recommencement. Que sont quelques raisonnables renoncements ?

Il me montre comme chaque vie a sa place dans cet univers, ainsi que tous les liens entre ces existences, leur naissance, leur croissance, leur reproduction et leur mort.

Ce jardin m'inculque le détachement, puisque moi aussi, je ne suis que de passage.



Deux lunes et quelques poussières d'étoiles

9h32
Je clique sur "envoyer".
Mon flanc droit se crispe brusquement, le foie comme sonné par un uppercut.
Mon estomac se retourne dans une violente nausée, qui ne se déversera pas finalement, noyée par un torrent de larmes.
Une embâcle soudainement emportée par les flots.

10h00
Une demi-heure plus tard, je n'ai plus de larmes.
Le sommeil me gagne et vient se pendre à mes paupières.
Le corps qui parle, il faut l'écouter. 
Se blottir dans le giron du lit, s'endormir sans tarder.

11h00
J'ouvre un œil, puis deux, le réveil luit doucement.
Je tâte mon ventre, mes membres.
Je suis vivante, et tout va bien.
Regagner la verticalité, et replonger dans la journée.
Je l'ai choisi ce jour, parce que l'après-midi j'ai des activités sportives, dont je sais qu'elles me seront secourables.

12h00
Le téléphone sonne, c'est lui.
Il dit qu'il s'est senti menacé par mes quelques lignes, et, en effet, s'il avait fait le mort, j'avais d'autres cartes dans ma manche.
Il ne peut pas se déplacer pour une rencontre, sa femme n'est pas au courant, d'ailleurs, elle est absente.
Je suis d'accord pour un entretien téléphonique.
Je pose mes questions, réemboîte les pièces du puzzle.
"Si tu dis que ça s'est passé, je te crois, mais moi je n'en ai aucun souvenir."
C'est déjà mieux que la dernière fois.
Il assure qu'il n'a jamais recommencé avec qui que ce soit, mais je reste ferme sur mes doutes.
Je peux le croire, mais il y a tellement de détails qui ne collent pas, ou qui s'emboîtent si bien que le faisceau d'indices renvoie la lumière crue d'un scialytique.

Et c'est assez clair dans mon esprit : soit il dit la vérité, et, le temps venu, il partira en paix.

Soit il ment, il tord un peu, il tord beaucoup, la vérité pour la rendre plus présentable. Les prédateurs sont les rois de la manipulation. Dans ce cas, il sait que je sais. Surtout, je suis convaincue qu'il partira dans la souffrance.
Oui, je crois à la justice immanente pour ceux qui trichent, pour ceux qui mentent, pour ceux qui exploitent, pour ceux qui violent...


Je me sens, depuis ce jour, apaisée et confiante.
Je croyais avoir un vide à combler, mais c'est un nœud qui s'est tranché.
Ce n'est pas la réponse qui compte, c'est la question que l'on pose, et comment on la pose.

Nous sommes à peine quelques poussières d'étoiles plus loin.
Face au ciel si vaste...

samedi 5 juin 2021

Gentleman lover


Elle s'est exclamé : 
 " Oh j'aurais dû prendre ça !"
La serveuse venait d'apporter le plat du monsieur. Une salade auvergnate bien servie.
Et il lui a tendu son assiette.
Comme ça, gentiment.
J'ai trouvé ce geste d'autant plus touchant que, dix minutes avant, il avait déplacé la table pour que sa peau de blonde ne cuise pas au soleil vertical et plombé de midi.
Il y a des hommes charmants, généreux, attentionnés, amoureux et beaux à regarder.
N'est-ce pas une jolie chose à considérer ?

mercredi 28 avril 2021

Cévennes

 Sur le causse de Blandas, il y a des cromlechs





des grottes et des chemins sous un ciel immense




des fleurs sauvages et des amélanchiers tout juste fleuris







et le grand cirque de Navacelles