dimanche 16 juin 2013

Lettre du bout du cœur

Je ne t'attends plus.
Je ne te cherche plus.

Peut-être es-tu trop loin,
ou trop marié,
peut-être t'ai-je déjà croisé,
pas vu,
ou pas reconnu.

A plusieurs reprises, j'ai cru que c'était toi,
je voulais vraiment que ce soit toi,
j'étais sincère quand je disais "je t'aime"
je ne les trompais pas.
Je me trompais, moi.

J'ai basculé du côté de la vie où l'idée de la mort s'insinue peu à peu.
Du côté où l'on comprend enfin
que
dès le premier jour
le compte à rebours s'est déclenché,
qu'il faut l'accepter sans en être triste, ou angoissé.
Du côté où chaque minute devient si importante,
qu'il serait vain de la gaspiller à attendre quelque chose qui ne viendra peut-être jamais.
Du côté où,
le soir,
je m'endors l'esprit en paix et le cœur léger,
parce que je ne me compromets plus avec moi-même,
que ce qui compte, ce n'est pas ce que les autres voient de moi,
et qu'enfin je peux me voir telle que je suis,
sans en être effrayée.

J'ai eu si longtemps le cœur gros et l'esprit en chaos,
que ça m'empêchait de vivre.
Alors, non, je ne te t'attends plus,
et j'ai cessé de te chercher.

Mais je sais que tu existes.

Si un jour ta route croise la mienne,
et que par chance,
il nous reste assez de temps pour faire un bout de chemin ensemble,
je te reconnaîtrais,
parce que quatre choses seront plus importantes que tout le reste.

D'abord,
je ne dois pas avoir envie de te changer.
On cherche toujours l'homme idéal,
et comme il ne vient pas vite,
on croit le voir dans des guerriers de passage,
qu'il faut changer, un peu, beaucoup, à la folie,
qu'il puisse chausser les bottes du prince charmant.
Mais les bottes sont toujours trop étroites,
et non, elles ne se font jamais...
Alors,
si j'ai envie de changer quelque chose en toi,
c'est que tu n'es pas celui que j'attends.
C'est la première chose.
 
Ensuite,
je veux faire un jardin avec toi.
Y travailler ensemble, dans la douceur de l'air,
avant la chaleur écrasante du zénith,
parfois sous la petite pluie fine des automnes bruns et jaunes,
ou dans le ciel glacé des jours d'hiver,
et puis finir la journée devant le feu,
au soir qui vient,
ou allongés dans l'herbe,
appuyés à la terre tiède
la peau qui a pris un goût nouveau sous le soleil
à regarder les nuages filer en rougeoyant,
dans les rayons rasant qui feront bleuir la nuit.
Si tu n'as pas envie de faire un jardin avec moi,
c'est que ce n'est pas toi.
C'est la deuxième chose.


Il te faudra aimer marcher.
Tu n'es obligé ni d'aligner ton pas sur le rythme lent des miens,
ni de marcher tout le jour à mes côtés.
J'aime marcher seule aussi.
Mais si tu n'aimes pas te lever dans les doigts roses de l'aurore,
te glisser dans le jour qui vient,
la tête encore un peu ensommeillée,
quitter la grand route pour les chemins de traverse,
t'arrêter au milieu de nulle part juste pour regarder,
perdre une heure à profiter de l'eau fraîche d'un lac ou d'un ruisseau,
c'est que je serais encore prête à m'égarer.
C'est la troisième chose.


Enfin,
je veux faire un grand voyage avec toi,
avant de revenir dans notre jardin.
Aller courir le monde,
voir les autres hommes,
comment ils parlent, comment ils vivent.
Je sais bien que le bonheur n'est pas si loin,
qu'il peut être juste là entre la porte d'entrée et le petit portillon.
Mais je n'y peux rien,
c'est comme ça,
j'ai des fourmis dans la tête,
qui me démangent.
J'aime partir, parce que j'aime revenir,
je crois.
Mais peu importe les raisons.
S'il te faut coucher chaque soir dans des draps bien blancs,
après avoir comparé le menu des restaurants du village vacances,
si tes billets sont toujours réservés avec un mois d'avance,
si tu as peur de te faire manger par les papous,
et de périr en terre inconnue,
ou pire,
si tu ne veux pas partir,
alors je saurais que les bottes ne sont pas à ta taille.
C'est la dernière chose.

Car,
avec toi,
je n'aurai pas d'enfant à élever,
pas de maison à construire et à rembourser,
pas de quotidien à gérer.
Rien qui fasse illusion,
rien qui meuble les conversations
si d'aventure il advenait que nous n'ayons plus grand chose à nous dire,
que les silences ne soient plus de connivence,
à ce moment terrible où l'on s'aperçoit qu'on ne partage plus rien de ce qui nous fait vibrer.
Il nous faudra trouver autre chose
de suffisamment fort
qui fasse que
vieillir ensemble soit une évidence
au lieu d'un pis-aller.

15 commentaires:

cédille a dit…

Lettre qui touche mon coeur.
Je ne l'ai pas trouvé non plus...

Barbara a dit…

c'est très beau

tout reste possible

merci et ♥

Pimj a dit…

Peut-être qu'un jour il va lire cette lettre, et se reconnaître, et que tu le trouveras à ta porte un matin au petit jour, les chaussures de marche aux pied, la binette dans la main pour commencer le jardin, et le sac à dos prêt pour un grand voyage !? ☼

Coline a dit…

ah ah Pimj
trop cool le concept de candidature spontanée...
espérons que ce ne soit pas le jour de mon enterrement
ce serait trop ballot

Dorémi a dit…

Oh Coline, je te souhaite de le trouver, celui que tu n'auras pas envie de changer, celui qui n'aura pas envie de te changer, qui aimera cultiver votre jardin et marcher au petit matin

Coline a dit…

@Pimj : punaise, j'y pense,
pourvu qu'il ne débarque pas un bidon de Round'up à la main...

@Cédille :t'as quinze ans de moins que moi, ça te laisse de la marge,
pis,
t'es déjà allée à Venise :-))

cédille a dit…

Je ne reste pas chez moi à me morfondre... L'attente est pleine de rencontres, comment dire: interessantes, récréatives, enrichissantes ou "charmantes"!
Pour ne pas faire comme disait le grand: "En attendant ce jour, je m'ennuie quelquefois, alors je vais au bourg...."
A bon attendeur, salut!! :))

Pimj a dit…

Il a fallu que j'aille voir ce que c'était que ce fameux round up... Hum, effectivement il vaut mieux qu'il n'en amène pas...
Mais bon, dans le cas contraire, au moins tu saurais tout de suite que ce n'est pas le bon !

Quand à la candidature spontanée, c'est le petit espoir poétique que m'a inspirée ta lettre... J'aime rêver...




Mamina a dit…

C'est magnifique !
Très joli texte Coline !
Je souhaite de tout coeur que tu trouves ton parfait jardinier routard... ça doit bien se cacher qque part !
En ce moment je pense fort à toi, je suis plongée dans "Immortelle randonnée", je t'y retrouve..
Bises

Geneviève ou VoilàJune a dit…

Très beau texte mais... qui me pique un peu les yeux

Geneviève a dit…

Je le relis aujourd'hui encore ce texte... Il est vraiment beau (et il me pique toujours les yeux)

anonyme temporaire a dit…

J'avais loupé ce texte à sa publication mais je l'adore!Que tu écris bien Coline!
Je suis attendue tous les soirs sauf que je crois que, moi, je n'attends plus...ou plutôt si, j'attends celui dont tu parles et je me mens à moi même en attendant,par peur de l'inconnu, par manque de confiance en moi....Je ne devrais pas écrire cela alors je changerai mon pseudo mais tu arriveras bien à me retrouver quand même!

Tes aspirations rejoignent tellement les miennes; c'est si beau, si pur, si vrai que ça me rend toute mélancolique!

Geneviève a dit…

et je relis une nouvelle fois ce yexte qui est vraiment très beau...

Je suis en grand manque de jardin en ce moment et je peux passer une journée entière à ne rien faire au Thabor (grand jardin de Rennes...) et dans un joli jardin insolite au sud de Rennes...

Coline a dit…

Alors j'attends toujours,
et peut-être ne viendra-t-il jamais.
En attendant, je vis ...

Geneviève a dit…

Merci Coline de m'avoir aidée à retrouver ce texte...
Je viens de le relire encore, je le trouve toujours aussi beau !