Madame Nicole est revenue s'ancrer au bord de la dernière rivière sauvage d'Europe. Retour en Allier libre, au pays des hérons, des sternes, et des cigognes.
J'ai commencé par une petite chose, assez anodine. Laisser apparaître mes cheveux gris. Je ne les ai jamais vraiment vus, j'applique du henné depuis plus de trente ans. L'an dernier encore je n'étais pas prête. Et là, soudain, j'en ai eu assez.
Assez aussi de cette injonction qui ne pèse que sur les femmes finalement.
Je suis impatiente de les sentir, de les toucher.
Bien que patience devrait être le maître mot.
Ce petit recentrage sur moi-même a fini par laisser poindre un vague sentiment d'injustice.
En m'installant ici, j'ai abandonné tous mes repères, mes routines.
Plus de gym matinale, de méditation, de vélo...Retenue par les bras douillets de mon amoureux, qui lui n'arrive pas à décoincer avant 8h, et surtout n'a rien dû changer de ses habitudes, j'ai fini par oublier mes propres besoins.
Résultat, la sensation permanente de courir après le temps et la réinstallation blitzkrieg de kilos dont j'avais complètement oublié l'existence. A l'étroit dans ma peau, tout a fini par me peser, c'est le cas de le dire. Et j'appréhendais le déballage de mes jolies robes d'été, sans vraiment savoir comment me sortir de cette situation.
Finalement, le déclic est venu de la tempête de la semaine dernière, et de l'image de mon ex-mari terrassé par le souffle de l'Ankou. Jugeant que l'heure se devait d'être malgré tout davantage à l'énergie qu'aux lamentations, j'ai ouvert mon cœur au breton des bois, qui lui, a ouvert ses bras.
Je me lève tout simplement plus tôt que lui, pour retrouver rigueur et routine matinales, méditation, lecture et premiers jets d'écriture.
Nous nous retrouvons pour le petit déjeuner, avant d'aller marcher ensemble une grosse demi-heure.
C'est que la féminité, l'amour, la joie de vivre se nourrissent du respect mutuel et du soutien réciproque. Sur la durée, une fois écoulée la lune de miel, c'est un travail délicat et quotidien.
C'est une grâce que nous accorde la vie, que de pouvoir s'offrir moments partagés et moment pour soi.
Ce que m'enseigne ce jardin, où je ne resterai pas toute ma vie, c'est que sa taille me suffit pour y équilibrer mon temps.
Que les journées de moisson succèdent aux jours des semailles.
Et que l'on ne plante pas toujours pour soi-même, mais aussi pour ceux qui viendront ensuite, sans rien savoir de qui nous étions, sauf à interpréter ce que nous avons planté et comment nous l'avons fait.
Il me fait l'éloge de la patience, et l'acceptation de l'erreur, pour la joie de contempler les fleurs et de récolter les fruits.
Il m'instruit de l'éternel recommencement. Que sont quelques raisonnables renoncements ?
Il me montre comme chaque vie a sa place dans cet univers, ainsi que tous les liens entre ces existences, leur naissance, leur croissance, leur reproduction et leur mort.
Ce jardin m'inculque le détachement, puisque moi aussi, je ne suis que de passage.
j'entends le tac-tac-tac-tac des pas de mon petit-fils dans le couloir envahi d'un tas de sacs.
Je suis arrivée hier soir tard, et nous partons ce matin pour l'océan.
A l'heure où je vous écris, je voudrais avoir l'esprit libre,
mais ma situation n'est pas réglée, bien que le rectorat m'ait redonné un peu d'espoir.
Dans ma tête l'échéance est repoussée à la fin de l'été.
Et j'ai posé dans mon jardin ce joli cadeau de l'équipe de mon école de rattachement, trouvé hier en arrivant dans mon bureau.
J'ai un peu pleuré, et puis je me suis mise au travail.
Car, à l'heure où je vous écris, j'ai rédigé des synthèses jusqu'à 2 heures du matin, et il m'en reste une avant de partir. La situation depuis le confinement s'est encore aggravée.
Je suis déjà un peu en route, mais la sortie officielle c'est ce soir, et je veux que tout soit clair.
Evidemment, il me faudra revenir pendant l'été, ranger et inventorier le local, puis faire un bilan de l'année... Mais ce sera la dernière fois !
A l'heure où je vous écris, je repense à Embraud,
où la préparation de la fête de l'été devrait battre son plein.
Tout était si bêtement vide et silencieux, mercredi, quand je suis repassée au jardin pour la dernière fois.
A l'heure où je vous écris,
je me sens bien moins triste
En conduisant hier soir, je voyais la lune gibbeuse me regarder,
dans un ciel d'azur sombre,
vaste et lumineux,
bien qu'un peu tourmenté de nuages épais.
J'ai eu la conviction profonde que tout ira bien,
éprouvé un sentiment de liberté incroyable devant cet été sans rentrée qui commence, ressenti une confiance profonde dans l'idée que tout est possible,
même dans les temps difficiles.
Mais je pense encore trop souvent à Padna, qui me manque cruellement.
Une semaine que je tiens bon, depuis qu'il ma annoncé l'annulation de son voyage en France.
Une semaine sans écrire, sans entendre sa voix, c'est pas bien long.
Il me faut rester cramponné au bastingage, attendre sans lutter contre les éléments, que le navire ait fini de virer de bord, vers une autre latitude, et que le chagrin,
comme tout, s'efface.
...garder sa dignité, quitter la table, et tout ça...
Mais c'est pas bien facile, j'avoue.
Bon je le chanterais pas comme lui,
mais vous avez le draft !
Ce qu'il y a c'est que cet été, d'une manière ou d'un autre, sera particulier.
Sans festival, sans padna, et surtout... sans rentrée !
Et je dois dire que ça change pas mal la donne, en desserrant l'étreinte.
Comme si, malgré le tic tac de la pendule qui tourne inlassablement vers mes soixante ans tout ronds, le temps prenait une autre ampleur, s'interdisant tout urgence affective.
Au fond, je n'ai que deux priorités ce soir : survivre honorablement à cette dernière semaine et attendre, le plus sereinement possible, le règlement de mon dossier de rupture.
Je reste persuadée que l'univers n'a rien à me refuser, que je mérite ce tournant vers une vie plus libre et créative, et qu'il se trouvera bien, quelque part sur le chemin,un chèque d'indemnité et, quand je serai prête, un compagnon de route qui se fera une joie de vieillir avec moi.
Pour fêter la dissolution de ma tristesse dans le présent et la confiance dans mon avenir
samedi matin, sur un coup de tête, je suis allée couper mes cheveux, acte hautement symbolique et libérateur.
Je suis remontée à vélo, tignasse au vent, et j'avais VRAIMENT dû m'alléger, parce que j'ai monté la côte de Château sans (presque) mettre pied à terre.
Entre épisodes caniculaires et piscine, je crois que mon quotidien va apprécier ce changement.
J'ai fini mon samedi entre jardin (le mien) et corvées ménagères. Je suis aussi montée dans le grenier, où j'ai récupéré une porte qui manquait. Je l'ai replacée, me reste plus qu'à convaincre le cantonnier de l'ajuster et de la repeindre.
Le soir j'ai pédalé jusqu'à Embraud, où on a toujours quelque chose à célébrer, y compris honorer la mémoire d'un des nôtres trop tôt disparu.
Ce matin encore du jardin (le nôtre).
Je ne me lasse pas d'être dehors, les mains dans la terre, ce que je ne faisais plus depuis mon départ en Louisiane.
Et en fin d'après-midi, me voilà partie à la Charité-sur-Loire pour un tout mini festival trad.
Vous ai-je dit à quel point la danse me manque ?
Sauf que quand ça veut pas...
Les 10% de chance de pluie se sont réalisé, le festival a été annulé au dernier moment, quarante-cinq minutes de route pour rien, tourisme forcé en poncho.
Eh bien je peux dire que la Charité c'est très joli, et que j'y reviendrai.
Dans l'église du prieuré, j'ai croisé d'autres danseurs désœuvrés, on s'est posé pour discuter un moment, échanger nos infos sur les lieux qui reprennent doucement et prudemment vie.
Dîner en terrasse avec vue sur la Loire.
Et retour pour cette dernière semaine de travail du reste de ma vie !
Presqu'une semaine que je suis rentrée de Limoges (sans contrôle des plus de 100 km) et je retrouve ces photos de plusieurs de mes promenades préférées.
Les jardins de l'évêché.
Le parc de l'Aurence avec ses entrées parfois un peu secrètes.
Avec une saveur particulière, parce que j'y étais en compagnie de Franzouski, Maiia et Vanioucha.
On peut dire que j'y ai repris une vie,
mon fils m'a serrée dans ses bras, j'ai bisouillé Vania plein de fois.
Se toucher ou s'embrasser est devenu une décision que l'on prend ensemble.
Eux n'ont pas peur, pas de risque spécial, jeunesse éclatante.
Moi non plus je ne suis pas effrayée, si ce n'est de contaminer une personne vulnérable,
ou que mes enfants se sentent responsables s'il m'arrivait quelque chose.
Je ne saurais vivre sans contact de toute façon.
Je crains plutôt le tour que prennent les choses, la population qui courbe l'échine d'un côté,
l'explosion des théories complotistes de l'autre,
quand il faudrait juste être vigilant sur une gouvernance erratique et les faramineux intérêts financiers des laboratoires pharmaceutiques.
Dans un pays où le président prend l'avis de Jean-Marie Bigard , la réouverture du Puy du Fou devient une priorité, et le mensonge d'État une stratégie sans complexe, je me sens très mal à l'aise.
Mais je n'y ai pas trop pensé,
occupée que j'étais à cuire des douceurs pour mon garçon qui avait une envie de gaufres et de cookies à la farine de châtaigne.
Un goûter partagé à quatre,
le babillage d'un enfant qui te réveille,
le tac tac de ses pieds sur le parquet,
quoi de meilleur ?
Ce qui m'a le plus aidé à me cramponner dans les turbulences ? C'est de me construire une jolie mémoire.
Je me disais : "De quoi auras-tu envie de te rappeler?", et j'essayais de caser au moins un futur joli souvenir chaque jour.
C'est comme cela que j'ai commencé à enregistrer les vidéos quotidiennes.
A nourrir mon âme de lectures généreuses et profondes.
A pédaler, traîner, pousser mon vélo dans tous les chemins des alentours.
A manger des orties.
A tout faire lentement, à prendre le temps de réfléchir, de créer.
A retrouver l'écriture fluide d'une inspiration chaque jour renouvelée. Preuve que je dois y consacrer du temps.
Ce confinement, il nous faut accepter que ce ne soit que le début de plusieurs mois de vie dans une nouvelle dimension.
Qu'allons-nous en faire ?
Dans ce contexte, je déménage bientôt, à quelques tours de roue d'Embraud,
dans un logement qui m'a choisie et attirée par sa cuisine avec vue,
sur le bocage, les arbres, et un bout de jardin.
Et là c'est rien, ça drachait massacre.
L'appartement, plus petit que l'actuel, vaguement biscornu, à la vue imprenable, était un peu miteux.
Mais, quelle chance !
La petite commune propriétaire, dont les moyens sont limités,
a fait de son mieux pour lui redonner meilleure allure,
en tenant compte de mes besoins.
Propre, clair, net.
Dans ma tête s'élabore déjà un petit coin atelier de dessin, couture, écriture, et plus si affinité...
Tu te souviens de cette lettre du bout du cœur ?
2013
2017
2020, j'ai rempilé presque trois années.
Et toujours la même attente, insatisfaite.
C'est drôle, mais bien souvent, on s'enferre dans une situation, parce que ce serait trop dur d'admettre qu'on s'est trompé.
J'ai un peu honte d'avoir été naïve, de m'être laissée bercer par quelques jolis mots, rares et touchants,
qui ont pesé lourd dans ma compréhension et ma confiance accordées au bénéfice du doute.
Une fausse sensation de liberté.
J'ai déjà investi beaucoup de moi,
ce serait pour rien ?
A ce moment là, probablement pas pour rien non.
Se rendre utile et se laisser utiliser pour se sentir aimée.
C'est l'histoire d'une vie.
Mais aujourd'hui ?
Je relis cette lettre, et je me dis,
ces derniers jours, quand je commençais à accuser le coup,
de tout, du confinement, de la solitude, de l'école,
le jardin d'Embraud m'a sauvée.
Un jardin sur mon chemin, juste au moment où j'en avais tout spécialement besoin.
Un jardin pour avoir le nez dans l'herbe et la terre.
Pour respirer.
Sentir le soleil sur mon dos, ou l'odeur de la pluie qui s'annonce.
Pendant ce temps, Padna, ce merveilleux compagnon de voyage,
brille par son absence.
Asteure qu'il n'y a plus de voyages, il est juste... loin.
Dans ma mémoire à géométrie variable s'édifient de nouveaux souvenirs.
Des souvenirs ancrés ici.
D'une friche, j'ai fait un formidable terrain de jeu.
J'ai fauché, greliné, couvert, semé...
J'attends des plants pour compléter
"Adopte le rythme de la nature, son secret est la patience."
Ralph Waldo Emerson
Hier, Jean-Baptiste m'a parlé de la Louisiane,
puis il s'est senti gêné, pensant avoir commis un impair.
C'est là que j'ai compris que j'ai mes propres souvenirs heureux de ces trois années magnifiques.
Un peu avec lui, beaucoup sans lui.
Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais je trouve que c'est plutôt bon signe.
En dépit de cette attraction incroyable et inexplicable,
de tous ces signes du destin qui semblaient applaudir à ce spectacle de funambules,
comme une volonté extérieure à la mienne, contre laquelle je n'ai jamais réussi à lutter,
je crois bien bien que Padna ne peut pas être le destinataire de cette lettre, vieille de sept ans déjà...
Avec mon nouvel appartement, j'aurai aussi un petit jardin à moi.
Padna n'a pas de vrai jardin.
Il n'en aurait pas la patience.
C'est comme un vortex.
Être aspirée dans une dimension parallèle.
On se réveille le matin, tout semble identique : les meubles, le ciel, le quotidien ordinaire.
Mais en réalité tout a changé.
Plus la journée avance, et plus je remarque les différences.
Le jeu des sept erreurs.
Le travail, c'est à la maison.
Sortir, c'est au compte-goutte, il faut penser à établir un laissez-passer.
Je profite de l'air, du soleil, des oiseaux, seule au milieu des champs et des bois.
Mais toujours avec un vague sentiment de culpabilité.
Dans les rues, les magasins, d'une semaine sur l'autre, de plus en plus de chalands masqués.
Au retour, il faut décontaminer.
C'est un monde où les codes sociaux sont bouleversés : on ne s'embrasse pas, on ne serre pas la main, on n'ouvre plus les bras, on garde ses distances.
Un monde qui interroge sur l'amour, la tendresse.
Sur notre nature humaine et son instinct grégaire.
Un monde où il vaut mieux ne pas trop penser à demain, sans bal et sans approche...
Dans cet univers parallèle et troublant, toute mon énergie semble investie dans le nécessaire équilibre de mon psychisme.
Un rien le fait tanguer dangereusement.
Être sur mes gardes m'épuise.
Le moindre ciel gris, la moindre pluie froide, et je suis assaillie d'idées noires.
Il serait si simple de m'allonger dans la rivière en fermant les yeux
(en vrai non parce que je nage trop bien...)
Constamment je dois me ramener au souffle, m'écouter, me sentir respirer.
Cette petite flamme élémentaire de la vie.
Inlassablement je dois revenir à l'instant présent, et me dire qu'à part une présence chère,
j'ai tout ce qu'il me faut pour traverser cette épreuve.
Sans relâche je me raccroche à des mots gentils, des chansons, ainsi qu'aux ressources merveilleuses et fidèles de la nature.
Une odeur, un oiseau, le flot de la rivière, des coquelicots, les sons de la nuit étoilée, puis de l'aube laiteuse, la lune qui croit et décroit immuablement.
Je sens cependant que mes ressources s'épuisent, et qu'elles ne sont dorénavant plus suffisantes pour assurer même une journée de travail à distance.
J'ai tenu bon jusqu'à maintenant.
Mais tout mon corps me crie d'écouter et d'accepter.
Comme me l'a écrit une amie ce matin, ce corps est mon plus fidèle compagnon, le seul avec lequel je sois certaine de passer le reste de ma vie.
Il connaît ses propres limites et il sait comment résister.
Il est temps de me décramponner, sinon je n'aurais pas la ressource de nourrir la joie de vivre qui m'a toujours maintenu la tête hors de l'eau.
Pendant que je prépare mes vidéos quotidiennes, youtube me propose sans cesse de visionner des sujets que ses algorithmes jugent correspondre à mon état d'esprit.
Ce n'est quand même pas si bien ciblé : je ne vous dis pas le nombre de titres de voyance, d'horoscopes, et de thèses complotistes, que je n'ai ni le temps ni l'envie de regarder.
Je vous livre toutefois bonne petite surprise musicale, La chaîne à papa, un type qui joue de l'accordéon, parfois avec ses enfants, un très joli choix de répertoire, où la valse prédomine, interprété avec cœur et sensibilité.
Je valide question positivité.
Ah Marguerite, la valse de Prieur qui m'accompagne sur tous les chemins difficiles...
Et enfin, ce personnage incroyable, dans un documentaire petit format.
Qui crée du beau, au quotidien, en y consacrant le temps et l'énergie nécessaires.
C'est clairement ce que je veux que soit ma vie désormais, que je retrouve ou non le vortex qui me ramènera dans ma dimension...
"N'essaye pas de posséder, c'est inutile, tu perds ton temps. Essaye plutôt la gratitude, pour chaque minute qui passe.(...) La plupart des gens se comportent comme si c'était normal de vivre là. Pour moi c'est un sujet d'étonnement constant. Chaque jour que je me lève, je me dis, mais non de non, quelle étrange chose que j'existe, que je sois capable de regarder par la fenêtre. C'est énorme, c'est incroyable pour moi.(...) On devient ce qu'on pense, on tient le destin dans sa propre main.(...)"
Cet homme, de 95 ans, m'a fait réaliser pourquoi l'ancrage au présent ne devrait pas être si coûteux en énergie.
C'est que, depuis des semaines je suis plombée par l'idée d'être en train de perdre des mois de vie, à l'approche de mes soixante-ans, alors que cet étrange aiguillage de l'univers me met peut-être sur les bons rails. Qu'importe si le transport est parfois inconfortable.
"J'ai pas la peur de la mort, vu que je suis pas mort, j'ai pas besoin d'y penser. Et si je suis mort ? J'ai pas l'occasion d'y penser non plus. Donc il ne me sert à rien d'y penser du tout, elle ne me concerne pas.
(...) La beauté sauvera le monde."
Pas après pas, seule, une parenthèse privilégiée pour se rencontrer,
le cadeau du temps qui s’écoule en routines. Les jours se suivent comme une
rengaine, seuls changent le paysage et la météo.
Je monte, je descends, j’arpente, j’inspire, j’expire.
Les flèches me tirent, le vent me pousse, et parfois me
bouscule.
Qu’on soit venu ou non pour réfléchir, on se pose des
questions. Qui sèment de petites graines dans l’esprit, que la pluie, les
larmes et la sueur feront germer et grandir. Les pensées défilent à leur propre tempo dans le balancement des bâtons ; elles passent, s’attardent, s’envolent.
Ah ? Je suis arrivée là ? Il faut parfois se ressaisir pour s’ancrer
de nouveau dans le présent.
Les peurs, les doutes, les choix, le silence comme une
prière, les efforts comme les réussites de chaque étape, les belles rencontres,
la gratitude nourrissent l’âme.
En faisant l’expérience de ma vulnérabilité et
de ma puissance, je me sens devenir plus forte.
Chaque enjambée est un mantra. Je chante. Je me répare.
Puis c’est la fin.
Quitte-t-on le chemin ? Jamais vraiment, ce fut juste
un tronçon de vie entre terre et ciel.
On peut choisir de ne pas s’arrêter là. De nombreux pèlerins
marchent quelques jours encore, pour arriver à Finistera, à l’océan où ils
brûlent une de leurs frusques de marche, vieille coutume de pouilleux médiéval,
qui reste fortement symbolique.
Si on n’a pas le temps, ou plus le courage, on peut prendre
un bus qui fait l’aller-retour dans la journée.
Je ne l’avais pas fait la première fois, et je m’en étais un
peu voulu. Comme si je n’avais pas été au bout. Un sentiment d’inachevé.
Et puis j’étais rentrée avec une forme d’appréhension. Après
tous ces efforts, comment allais-je retrouver ma vie ?
Eh bien ne l’ai pas fait cette fois-ci non plus. Je me
sentais bien à Santiago, bien mieux qu’il y a six ans. Et je n’ai pas eu envie
de me précipiter dans un bus. J’avais juste l’idée de rentrer chez moi, toujours
lentement. C’était la fin, j’avais besoin de la vivre jusqu’au bout, mais pas
de l’éterniser ou de la repousser.
Il y avait de nouvelles pages à écrire, d’autres sentiers à
explorer : finir l’histoire avec Padna ou faire un autre bout de chemin avec
lui ? Maintenir l’effort des derniers mois de travail…
Riche de tout ce qu’on
apprend, ou qu’on valide en marchant : ouvrir les yeux sur ce qui ne se
voit pas, chercher des mots spéciaux et justes, pour recevoir dignement tout ce
qui nous surprend à chaque courbe, derrière chaque rocher, au sommet de chaque
ascension.
Je suis rentrée oui, et le virus lui, est entré dans nos
vies, nous promettant d’autres fins : celle du travail tel qu'il était organisé, celle du confinement, celle de l’insouciance,
celle de l’histoire avec Padna qui est parti depuis trop longtemps et que je ne
reverrai probablement pas.
Ne dit-on pas que le vrai chemin commence quand le camiño
se termine ?
Encore un kilomètre de sac, pour rejoindre la
gare routière.
Prendre le temps de rentrer aussi lentement
qu'on a marché.
Là où on est.
Sans retourner prendre l'avion au point de départ.
Voir changer les paysages
et traverser des villes
la nuit.
Ultimos caldo, pulpo y caña...
Personne dans le bus au départ de Saint-Jacques.
Quelques nouveaux passagers en cours de routes.
Mais à la correspondance de San Sebastian, c'est le rush.
Jusqu'à Clermont le lendemain à 7.00 du matin, vingt heures de trajet, que j'ai adoré.
Je n'aurais pas supporté d'avoir à courir, être téléportée chez moi.
La dernière partie j'entends mes compagnons de route respirer, tousser, et les petits enfants pleurer.
C'est de la vie.
La vie de gens modestes qui ne prennent pas l'avion.
J'y pense.
Je pense à ce virus et je suis contente que personne ne soit venu s'asseoir à côté de moi.
Je décide de ne pas retourner à Embraud samedi prochain. D'attendre un peu, par prudence.
Pourtant le lundi je serai à l'école, pour cette étrange semaine qui nous verra basculer dans une autre dimension.
Petit-déjeuné à la cafétéria d'une station service de la banlieue dortoir. Cheminé, con animo, sur le dernier tronçon
(d'après moi bien plus sympa que celui du Camino frances) De loin on aperçoit les tours de la cathédrale.
Arrivée devant, bien sûr elle est fermée pour rénovation...
Mais quand même une partie, dont la statue pour l'accolade
et le tombeau, reste accessible au public.
Mon poncho, mes pieds et moi-même, on est bien contents d'avoir réussi notre petit défi.
La morale de tout ça ?
Éloge de la lenteur, qui permet de vaincre douleur et découragement.
Je prends une chambre en albergue privée, recommandée par une pèlerine tchèque passée deux jours avant.
La réceptionniste évoque le virus, comme une simple grippe qui passera avec le printemps.
C'est bizarre, il y a six ans, j'avais tout autant mal aux pieds,