jeudi 21 février 2013

Des nouvelles de ma nouvelle #5

Un autre concours.
Deadline demain minuit.
Ne vous privez pas de commentaires. J'aime bien quand vous collaborez avec moi.
Écrite dans l'après-midi, mais mûrement réfléchie avant.
La consigne c'est : une nouvelle policière de 4 pages maximum, thème "quitte ou double".
Les fidèles lecteurs reconnaîtront peut-être des personnages de mon voisinage, voire même un certain coq.
Ce qui serait absolument fortuit et totalement involontaire.


Cette femme là mon vieux, elle est terrible !

- Bonjour monsieur, vous vous souvenez de moi ?
Oh que oui qu'il s'en souvient Jésus, de la voisine excédée par le coq. La dernière fois qu'elle s'était pointée, Maria-Teresa lui avait débité tout un chapelet de très vilains mots, mi-français, mi-portugais, mais suffisamment explicites pour que n'importe qui de normalement constitué lui saute à la gorge. L'autre ne s'était pas laissée démonter, ce qui avait suscité chez lui une forme d'admiration. Il était bien placé pour savoir ce qu'il pouvait en coûter de tenir tête à sa femme. Elle avait gardé son calme et quand Maria-Teresa avait enfin fermé son clapet, avait profité de l'occasion d'en placer une pour conclure froidement :
- Si le problème n'est pas réglé au printemps, j'écris à la mairie pour demander l'application du règlement sanitaire départemental. Un point c'est tout. Ils viendront compter vos oies et vos lapins. Vous perdrez bien plus que le coq, et vous ne pourrez pas dire que vous n'aurez pas été prévenue.
- Ché chouis chez moi, ché fai ché que ché feux !
- Non, madame, justement pas.
Et elle avait tourné les talons.
Jusqu'au printemps.
En avril, ne te découvre pas d'un fil. Jésus hésite à répondre, troublé qu'il est par le décolleté plongeant à l'aplomb du portillon.
- Je suis désolée monsieur, mais votre coq là, il me réveille toujours à 4 heures et en plus votre haie de ronces entrave le passage sur le trottoir. Alors on fait quoi ? Vous sacrifiez le coq et la haie, ou j'écris à la mairie pour les deux ?
Encore une belle emmerdeuse celle-là. Et Jésus n'a plus trop envie de se laisser faire désormais.

- Faites ce que vous voulez, je m'en fous.
- Ben dites-donc, je vois que votre femme a déteint sur vous finalement. Tiens, justement, elle n'est pas là la furieuse ? J'ai comme dans l'idée que ça dépend d'elle … je me trompe ?
- Je ne peux pas tailler les ronces, depuis le temps, elles sont toutes emberlificotées dans les thuyas.
- C'est votre problème, fallait pas les laisser pousser.

Et marchande d'esprit avec ça. Elle ne peut pas se contenter d'avoir des gros seins ? Elle ne va pas s'y mettre aussi.

Faut dire que le Jésus ça faisait 25 ans qu'il supportait la voix de crécelle encanardée de Maria-Teresa et qu'il se demandait comment. Donald Duck fait femme, l'humour en moins, la méchanceté en plus.  Une manière terrible de s'adresser à lui, en criant tout le temps. Dans le jardin, dès les premiers beaux jours, elle vociférait du matin au soir et tout le voisinage ne pouvait perdre une miette de ces humiliations quotidiennes. « Bon à rien ! » « Fainéant ! » « Cabrão  ! » « Vai p’ra puta que te pariu » « Besta, t'es qu'une merde » « Vai te foder ! »1 La honte était devenue si lourde à porter que Jésus ne sortait presque plus. La jeune fille, tremblante aux yeux baissés, qu'il avait demandée en mariage un soir d'automne, quelques mois avant de quitter le Portugal, s'était muée, dès la frontière passée, en une harpie furieuse, que rien n'arrêtait quand elle était lancée. Le patriarche en chemise blanche et gilet de velours noir, qui lui avait accordé sa main, était-il pour quelque chose dans cette mutation ? Jésus n'aurait su le dire.
Leur union était restée sèche, ce qui pour lui attestait une présence supérieure gouvernant sa vie. Rien n'aurait été plus triste que d'élever un enfant dans cette tempête de hurlements méprisants et rageux. Parfois il se disait qu'un gamin aurait pu réincarner un peu de son humanité. Mais au plus profond de lui, il savait qu'au mieux, elle aurait été une marâtre dans un simulacre de maternité. Aucune douceur, aucune tendresse chez cette femme. Il ne la touchait plus depuis longtemps, sauf quand elle l'exigeait. De cela aussi, c'était elle qui décidait. Elle le chevauchait alors avec une vigueur effrayante, et rien n'était plus loin de l'amour que cet accouplement bestial qui le laissait vide et honteux. Violé.
Maria-Teresa, du haut de son mètre cinquante sec et noueux, semblait jouir surtout de la domination violente qu'elle exerçait sur son grand corps musculeux durci à la pierre, au soleil et au vent de quarante années de chantiers. Un tout petit gabarit, intérieurement bouffi de hargne.
Pourquoi était-il resté ? Il n'aurait su le dire. Progressivement isolé de tous, de sa famille, puis de ses collègues de travail, il n'avait personne à qui se confier et avait fini par se convaincre qu'il était trop minable pour espérer mieux, voire même qu'il n'aurait pas survécu longtemps s'il avait vécu seul. Comme tous les maltraités, Jésus était absurdement persuadé que, le problème, c'était lui.
- Bon alors, vous ne croyez pas que ce serait mieux de s'entendre ?
- Je ne sais pas, je vais réfléchir.
- D'accord. Je vous laisse une semaine, bien que je ne voie pas pourquoi, vu que vous avez déjà eu tout l'hiver. Au revoir monsieur et mon meilleur souvenir à votre femme.

Elle dit ça avec un regard narquois, posé tout droit sur un large sourire de dents blanches. Elle se moque de lui ? Jésus réalise que, si elle ne supporte pas le coq insomniaque, c'est qu'elle doit être aussi aux premières loges des tirades jardinières... Il fuit son regard et regagne la pénombre de la maison.
Il prépare seul le repas – il se débrouille finalement - en regardant la télé.
La télé française.
Dans le silence.
Et Dieu, que ce silence est bon.
Depuis dix ans, c'est-à-dire depuis l'installation de l'antenne parabolique, Maria-Teresa ne regardait plus que les informations portugaises et les novelas brésiliennes. Jésus, lui, avait toujours été très fier de son français quasiment dénué d'accent. Il aimait les livres, le cinéma, les documentaires qui font voyager. Toujours en douce. Quand il avait de la chance, et qu'elle s'endormait tôt, il pouvait grappiller un bout de Thalassa le vendredi soir. Dans son pays, les hommes de sa génération n'allaient guère longtemps à l'école. Mais son patron l'avait inscrit aux cours du soir, qui présentaient le fabuleux avantage de le délivrer de la présence de Maria-Teresa deux fois par semaine. Elle s'y était opposée bien sûr, sauf que là-dessus il avait trouvé l'énergie de tenir bon.
Vingt ans plus tard, il ne pouvait que se féliciter d'être instruit. D'abord parce qu'il avait fini patron à son tour. Mais aussi parce que, quand il s'était réveillé trois jours plus tôt, et qu'elle n'était plus là, ses idées étaient particulièrement claires et en rien parasitées par l'ombre d'une hésitation. Il avait attendu 48 heures, vidé l'armoire de ses vêtements, tout déposé dans le conteneur du Relais. Puis il avait profité d'une éclaircie pour passer sa tête par-dessus la haie, et avouer au voisin : « Je crois bien que ma femme est partie ! » L'autre avait pris un air faussement navré, à deux doigts du ravissement soulagé. La vérité, c'est que personne dans le quartier ne supportait Maria-Teresa.
À part lui.
Commissariat, disparition inquiétante, main courante.
« - Elle est majeure monsieur, des dizaines de personnes disparaissent volontairement.
- Oui, je sais, j'ai vu un reportage là-dessus. Elle disait qu'elle voulait retourner au Portugal, qu'elle ne supportait plus la France. Mais ça fait des années qu'on n'a plus de contact avec sa famille, alors je ne sais pas.
- Voilà, signez-là. Bon courage monsieur. »
Il remonte la rue tranquillement, sans se presser. Ce soir, personne ne lèvera la main sur lui. Et surtout, personne ne criera. Les coups, il s'y était habitué. Mais sa voix... Il voulait juste qu'elle se taise.
Elle est là. Devant la porte. Elle le regarde arriver.
- Bon alors, ce trouble anormal de voisinage, vous y mettez un terme ou j'envoie ma lettre ? J'ai appelé les services techniques de la mairie. La haie, le coq, vous n'allez pas avoir le choix. Votre femme, elle est toujours aussi butée ?
Butée ? Jésus sursaute.
- C'est-à-dire... Ben, en fait, autant que vous le sachiez … Elle est partie. Je reviens du commissariat là.
- Ah mince ! Je suis désolée.
- Ne faites pas semblant, c'est pas la peine.
- Bon OK, donc la bonne nouvelle, c'est que c'est vous qui décidez. Alors, vous faites quoi ?
Jésus conjecture à toute vitesse.
Quitte ou double ?
Quitte il s'incline et on n'en parle plus. Mais la haie, non, là pour l'instant, impossible d'attirer l'attention de tous les passants sur la terre fraîchement remuée.
Double, un deuxième trou sous les thuyas ?
Sauf qu'elle, ce n'est pas Maria-Teresa. Elle a une vie sociale, un travail, des enfants qui s’inquiéteront.
Elle ne crie pas.
Et elle a des gros seins.
« - Vous aimez le coq au vin ?
Il a envie d'avancer la main.
- Pardon ?
C'est sûrement doux et chaud.
- Je vous demande ça, parce si vous aimez le coq au vin, je vous invite à dîner la semaine prochaine. Et puis la haie, ça fait des années qu'elle est comme ça. Alors je la taillerais l'hiver prochain, si ça vous va. Pas la peine d'écrire à la mairie, hein ?
- C'est portugais ça, le coq au vin ?
- Je le ferai à l'Alentejo... Lundi soir 20 heures, ça va ?
- Si vous me gardez la tête... »
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1Connard – Va voir ta putain de mère – Stupide – Va te faire foutre.





11 commentaires:

Dorémi a dit…

Ouache, terrible.
Attention, on atteste quelque chose, pas de quelque chose…
Pas d'espace avant les points de suspension, seulement après.
Je trouve ta ponctuation un peu étrange par endroits.
Une ou deux autres bricoles mais faut que je relise pour te dire.

Naternelle a dit…

Ne va surtout pas manger ce coq au vin ! On dirait desperates housse wive's version rurale. Je kiffe !

Barbara a dit…

efficace haletant prenant= bonne nouvelle!
pour la ponctuation (pardon Dorémi) je trouve que c'est justement les différences de rythmes , de ponctuation , qui participent aux différences de style de chacun

gren a dit…

féroce !

Coline a dit…

@Dorémi : la ponctuation, c'est parce que j'écris en fonction de mes propres groupes de souffle, comme moi j'entends le texte dans ma tête.
Cependant je tiens compte de la plupart de tes corrections, parce que tu aimes la littérature déjà, et parce qu'une correctrice pro, c'est un luxe... (merci pour le fichier, on laisse toujours de belles coquilles, même en relisant dix fois)

cédille a dit…

J'ADORE!!!

Dorémi a dit…

Merci Coline :-) J'ai supprimé aussi quelques marques de ponctuation, dans le texte, je ne sais pas si tu l'as remarqué.

Un truc à faire, auquel on ne pense pas suffisamment, je trouve, c'est de se relire à voix haute. En outre, il faut savoir qu'on ne voit pas les choses de la même façon selon qu'on relit sur papier ou à l'écran. Idéalement, on fait les deux. Le luxe du luxe, c'est quand tu as plusieurs personnes pour chaque étape, parce que personne ne voit les mêmes choses. Mais la perfection n'étant pas de ce monde, même comme ça des erreurs peuvent rester.

gren a dit…

ça me rappelle mes anciens voisins : elle, nettement plus âgée que lui, n'arrêtait pas de lui crier dessus, de le traiter de noms d'oiseux, de le rabaisser, avec un accent alsacien terrible.
je me suis toujours dit que s'il lui réglait son compte, je témoignerai en sa faveur ;)

gren a dit…

http://ateliersuspension.e-monsite.com/pages/conseils-en-ecriture/

n vient de m'envoyer ce lien, tu connais ?

dany a dit…

Coline , tu pars quand ???

Barbara a dit…

@Dany je me posais aussi la question mais en cherchant ds articles précédents j'ai retrouvé :départ le 24 3 jours à Lens
puis Pays bas jusqu'au 3