Comme dans un rêve, la vie emprunte
parfois des détours surprenants. Mais pouvons-nous en décoder la
signalisation ? Quelle est la symbolique de nos actes ? Il
faut parfois d'innombrables récurrences pour qu'enfin nous
comprenions quel bras arme le nôtre, qui parle par notre bouche,
quelle blessure nous guérissons qui ne nous appartient pas.
L'exil oui, je l'avais oublié dans ma
liste de traumatismes à surmonter. Comment ai-je pu l'occulter, alors que
je vais maintenant à sa rencontre ? Comment débarrasser la table de mes
anciens, pour qu'enfin les générations après moi puissent souper à
leur tour ? Comment réconcilier la cuillère
nourricière (cuchara) et le tranchant du couteau (cuchillo)
Me voilà descendue en Provence recueillir la parole de la dernière sœur de ma mère. Je construis actuellement mon génogramme, et il me manquait des informations sur mon ascendance maternelle.
Non tous les chemins ne mènent pas à
Rome.
Notre chemin vers les autres exige,
pour que les rencontres soient belles, que nous soit déjà familière
la route qui mène jusqu'à nous.
Quand nous croyons nous abîmer à
emprunter les chemins de traverse, nous avançons tout de même vers
notre lieu sacré.
Quand nous perdons le nord, aveugle à
notre boussole intérieure, le temps que nous y passons reste une simple étape,
qui trouve encore moyen de faire fructifier le détour.
La caillasse est dure aux pieds, mais
cela reste notre choix de ne pas emporter (en porter), les cailloux.
Les pierres qui pèsent déjà dans nos havresacs, nous pouvons nous
en alléger en dressant de petits cairns, des repères pour notre
descendance, mais dont elle n'aura pas à se charger, et qu'elle
saura peut-être contourner.
Car notre lignée nous observe. Ce sont
parfois ses chemins que nous empruntons. Il faut savoir bifurquer à
la prochaine patte d'oie. Revenir en arrière, à la dernière
balise, nous ne pouvons pas.
Rome se s'atteint pas en un jour.
Égarons-nous avec foi, ferveur et curiosité. Au bout, c'est la
mort. Nous ne sommes pas si pressés d'y arriver. Mais nous pouvons
choisir de fermer les yeux, le moment venu, sans regret, ni honte, ni
remord, dans la confiance et la paix du chemin, accompli sans avoir
poussé d'autres pèlerins dans un ravin, en ayant tendu la main au
péril de notre âme, heureux d'avoir posé nos pas dans les
empreintes assurées de ceux qui nous ont précédés, avant de
tracer les nôtres dans les contrées propres et vierges de notre
destinée.
Le temps de compléter le puzzle, et je suis repartie dans mon vaisseau Berlingo. A travers le hublot je voyais défiler les platanes et la Durance, jusqu'à ce que le ciel se remplisse de montagnes.


Bivouac dans la petite station de la Laye


La route était belle, la route était longue. Je me croyais apaisée, mais, depuis le début de mon odyssée, tout d'un coup, mon cœur s'accélérait, comme si mon corps se croyait en danger. Je croisais un panneau, une direction, Issoire, Clermont, Le Cheylard, et remontaient, comme un goût de cendre et de vomi, les pensées douloureuses, les faux semblants et la malhonnêteté. Après avoir douloureusement traversé l'Allier, comme nous l'avions fait à pied, voici que les kilomètres défilaient, et avec eux les allées venues de l'une à l'autre, la maternité en ma compagnie pour la naissance de son petit-fils, son sourire hypocrite, quand il avait déjà opté pour une femme "bien", qui préfère les hommes en couple.
Brusquement, mon cerveau a activé une fenêtre d'information, un vieux lien, une photo de profil postée trois mois seulement après la mort de sa femme, un cliché de leurs dernières vacances, quand elle le gonflait de ne plus pouvoir suivre. Sur cette image, il arbore le sourire satisfait du type qui a tiré un coup la veille, avec une touriste levée au bar, pendant que son épouse malade se reposait dans leur chambre. Tout était dans cette photo, son choix, sa date, tout ce qu'il est vraiment. Son statut de courageuse victime faussement timide, pour draguer. Le "j'ai jamais trompé ma femme même quand elle était malade", alors que je n'avais rien demandé. Pourquoi ai-je balayé mes doutes et mes intuitions si longtemps ? Tout était pourtant là, sous mes yeux. Comment ai-je pu faire deux cents pour cent confiance à un esprit si tordu ? Voilà pourquoi son rendez-vous précédent notre rencontre lui avait mis un râteau. Elle savait, elle, qu'elle méritait mieux que ça.
Chaos mental.
Et puis le paysage reprenait le dessus, et moi mon calme.
C'est ainsi qu'au jour 30 du #defipostit, je suis arrivée à Genève, où se rejoignent les eaux vertes du Rhône et le flot gris de l'Arve, à la jonction de deux ascendances.
La joyeuse mélancolie des pieds-noirs espagnols.Le troublant mystère des fades berrichonnes.
Une pleine lune, une éclipse lunaire dissimulée par l'orage.
Un ange nuage.
L'inspiration des jolis mots.
De l'entropie et de l'ordre.
Des artefacts et de la vérité.
De l'éthérique et du physique
Pourquoi Genève ? Je voulais voir le Kid. Où il vit, où il travaille, où il fait ses courses et ce qu'il mange.
Dans les remugles des souvenirs qui remontent, j'ai repensé à l'appartement trashé de son fils, les sacs poubelles entassés jusqu'au plafond, la salle de bains dégueulant de déchets. En cinq ans, il n'y avait pas mis les pieds une seule fois, il ne s'était jamais inquiété de venir sonner à sa porte pour un café, une conversation. Et puis, oh mon Dieu, la lettre que j'avais rédigée pour les propriétaires, lui évitant de rembourser les travaux de remise en état, parce que l'engagement de caution incomplet n'était pas opposable ! Avait-il réellement réglé les loyers en retard comme il s'y était engagé ? Tout me paraît étrange et faux désormais. Tout.
C'était insupportable.
Alors j'ai arpenté la ville, et j'ai nagé dans le Léman.
Et j'ai rigolé avec mon fils, qui me rend si fière.