vendredi 6 février 2026

Les petites victoires

Ce matin, pour la première fois depuis des semaines, je me suis réveillée apaisée.
Je l'ai retrouvé à la gym, où nous transpirons et rigolons toujours beaucoup.
Il m'a demandé si j'avais bien dormi. J'ai dit oui, nous avons pris la bonne décision.
Couper le contact quelques jours, quelques semaines, quelques mois, le temps de récupérer nos esprits, sa clarté, notre énergie. Nous nous croiserons comme des grandes personnes, et puis on verra bien.

Parce que c'était devenu impossible de continuer à supporter ce terrible balancier émotionnel.
Nous avions eu le choix entre trois voies : partir dans la colère pour emprunter deux routes séparées ; continuer comme si de rien n'était vers une explosion certaine en différé ; redémarrer quelque chose ensemble, patiemment. Et on avait vraiment envie de cette troisième voie.
Alors nous avons passé beaucoup de temps à échanger, comprendre, s'apaiser.

Puis, la semaine dernière, il lui a donné rendez-vous dans un café, pour mettre un terme à tout ça. Je l'ai vécu comme une petite victoire inattendue. On la croisait dans les festou noz, au cours de danse. Je dansais avec lui, elle l'approchait tant qu'elle pouvait encore, il gardait ses distances. J'ai pensé "à ton tour de souffrir" tout en éprouvant une forme de compassion pour une femme qui, certes l'avait bien cherché, mais avec qui il a couché au lieu de dire non, avant de l'écarter.
Sauf qu'il n'a été ni ferme, ni clair. Quand, de mon côté je refusais tout usage de la messagerie pour évoquer des émotions et des sentiments, elle lui écrivait encore.
Il ne la bloquait pas. Il lui répondait. Il pensait à elle, je ne sais pas trop comment, ça ne me regarde pas. 

Depuis bien avant le jour du grand aveu, il n'avait plus aucun geste spontané à mon égard. Il disait être accablé par la honte, incapable de se pardonner lui-même.
Je m'étais écrit :
"Laisser les choses se faire. Attendre qu'il soit de nouveau capable de me prendre dans ses bras et de m'embrasser.
Nous permettre de rester debout dans la tempête.
Et si ça ne vient jamais ? Je partirais.
En attendant, profiter de la vie qui est toujours là."


Et puis, mardi, à midi, dans le jacuzzi après la piscine, j'ai demandé : "je peux mettre ma tête sur ton épaule".
Il a répondu "oui, si tu veux". Et il n'a pas passé son bras autour de mes épaules. C'est comme si le silence chuchotait "ça ne me dérange pas". J'ai ravalé les larmes qui montaient. Il n'a rien vu.
Nous somme allés déjeuner à la cafétéria, comme d'habitude. Il parlait de l'excellence de mes résultats au concours de chant de dimanche. J'étais inscrite hors concours, le jury m'avait donné la Truite de bronze et m'avait sélectionnée, à l'insu de mon plein gré, pour le Kan ar Bobl.
Encore une petite victoire.



Je me sentais triste, même ma moitié d'endive au jambon ne passait pas.
C'est sorti tout seul.

"- Renée et toi vous avez détruit ma vie. J'en suis réduite à mendier un geste d'affectation.
- Je n'y arrive pas, je n'arrive pas à me pardonner. Tu me manques quand tu n'es pas là, mais je pense tout le temps à ce que j'ai fait."
- Elle t'écrit encore, et tu lui réponds ?
- Oui, un peu.
- Après la rupture tu aurais dû la bloquer. Tu ne l'as pas fait, c'est que ça te convient. Cela a marché une fois, donc elle continuera. Je ne peux pas vivre comme cela moi. Attends-tu que ce soit moi qui prenne l'initiative d'une vraie rupture ?
- Non, ce n'est pas ça. Je voudrais juste que tout cela s'arrête, même si je ne peux pas m'imaginer ne plus te revoir. Je suis complètement perdu.
- C'est à toi de mettre un terme à tes tourments. Mais je vais te faciliter les choses. Je lui laisse la place, profitez bien. Allez, salut !
"

J'ai pris mon sac, mon blouson.

Il ne m'a pas suivie.

Je n'ai pas pleuré.

Je me suis sentie triste, fatiguée.

J'avais encore des affaires à récupérer chez lui. Le lendemain, le jeudi, il y avait danse, et ce week-end aussi. J'ai pensé que je les croiserai, avec cette petite satisfaction malsaine de savoir que jamais elle ne pourra lui faire confiance, être sûre qu'il ne soit pas avec moi, ou une autre. J'ai pensé encore que je le verrai à la gym, qu'à la piscine j'irai seule, et qu'à la cafétéria je ne commanderai qu'un plat. J'ai pensé que le chagrin ne faisait que commencer.

Mais le soir, il m'a téléphoné alors que j'étais en ligne. Mue par un pressentiment, je l'ai rappelé et j'ai entendu quelque chose d'éprouvant, presque hagard, dans sa voix. Il était dans sa voiture sans pouvoir me dire où il se trouvait. Je lui ai dit de venir. Il a passé la porte en tremblant violemment, dans un état second, et j'ai compris qu'il avait failli faire une très grosse bêtise. Le courage des lâches...

On s'est assis.

"On ne peut pas continuer comme ça. Tu es déchiré entre toi et toi. Tu es en train de laisser ton père et ton instituteur gagner. Moi je t'aimais pour ton courage et ta droiture. Depuis des semaines tu te comportes comme un étranger à toi-même, lâche et méprisable. 
Tu dois accepter ce que tu as fait, te pardonner et te retrouver.
Et puis, cette femme, tant que tu ne fermes pas clairement la porte, alors que tu ne veux pas de vraie relation avec elle, tu lui laisses nourrir un espoir stérile et tu l'empêches de passer à autre chose.
Il te faut aussi prendre un rendez-vous urgent avec la psy, parce que moi, je ne le suis pas.
Me concernant je ne veux plus que tu viennes me voir, que tu m'appelles, tant que tu n'auras pas réglé cette question
."

Il est reparti chez lui un peu recentré et épuisé.

Deux jours plus tard, il m'a rappelée ;
"- Je suis prêt à sortir de tout cela, mais j'ai besoin de quelques jours seul avec moi-même.
- Oui, bien sûr, c'est la solution la plus raisonnable depuis le début. Mais tu ne devras pas me dire après que je t'ai abandonné.
- Non pas du tout, j'ai juste besoin de temps seul.
- Et tu mettras un terme clair et net à ces histoires de messages ?
- Oui, je suis prêt.
- Est-ce que tu as peur d'un nouveau grand vide, que je parte définitivement ? C'est pour ça que tu la gardes sous le bras.
- On ne peut pas dire ça comme ça tout de même."

Ce qui veut dire oui....

Alors bien sûr, je le connais, je sais qu'il lui faut bien plus de temps qu'à moi pour quitter un chemin et en emprunter un autre.

Je sais aussi que, soit il ment encore et va retourner faire un tour de manège, soit il préfèrera rester seul à la fin de sa réflexion. Dans les deux cas, ce sera définitivement sans regret me concernant.

Soit il est redevenu sincère avec lui-même, et reviendra vers moi quand il aura remis de l'ordre dans sa vie et ses actes. 

En attendant une issue sur laquelle je n'ai, et je ne veux, aucun contrôle, je l'ai remercié pour ces derniers jours passés ensemble, avant de retourner à ma vie ordinaire, les nuits de sommeil en plus.

Et ça,  je suis sûre que c'est aussi une petite victoire...


vendredi 30 janvier 2026

La grossitude ça n'existe pas #8 L'ogre et la petite fille

 Je me souviens désormais de ma première compulsion alimentaire.

Je revois le gros gâteau crémeux au chocolat, avec ses huit bougies.

Ma mère avait posé le reste dans la cuisine. Je m'y étais glissée en douce plusieurs fois, pour me gaver jusqu'au vomissement.

C'est cette même année que j'ai, du jour au lendemain, cessé de boire du lait. Brusquement, il me donnait des haut le cœur, que je connais encore aujourd'hui s'il n'est pas transformé. Pas besoin d'un master de psycho pour faire le rapprochement...

Quand tonton Claude m'a violée, cette année là, il a volé mon âme. Quelqu'un avait-il dérobé la sienne ?

Il a aussi emporté ma mémoire, ma future vie de femme, encore aujourd'hui je paie les conséquences, tandis qu'il vit tranquillement sa retraite, bien à l'abri de tous les délais de prescriptions écoulés.

Dans la pénombre de l'obscurité du salon, en l'absence de mes parents partis au cinéma, il a d'abord posé tendrement ma main d'enfant sur le renflement un peu rugueux de son pantalon de toile brune, et il a chuchoté des paroles perfides et rassurantes : « c'est normal quand on s'aime. »

Et moi, avec ce petit frère qui dormait dans la chambre d'à côté, le seul garçon dans la vie secrète de mon père, objet désormais de tout l'intérêt et de toute l'attention, j'avais follement envie d'être aimée, de redevenir importante. Car importante, vitale même, je l'avais été, en remplaçant ma sœur née non vivante, pile un an après sa mise au tombeau.

C'est fou comme quelqu'un qui veut posséder une personne objet de son désir, sait s'engouffrer dans sa vulnérabilité, instrumentaliser ses manques, pour lui laisser croire qu'elle est sujet d'un amour, qui lui laisserait le libre arbitre de dire non.

J'ai la certitude que, toute ma vie, je suis restée prisonnière de ce piège terrible, dans les mâchoires duquel luit doucement le suave appât de l'intérêt qu'on me porte. Clac, prisonnière, le temps de m'en défaire les années passent, la blessure s'ouvre, la cicatrice s'épaissit.

C'est extrêmement difficile de se détacher et, je l'avoue, deux semaines après le naufrage, je suis complètement paumée dans mon petit canot de sauvetage, secouée par les flots sur l'océan de la vie. Mais sous les étoiles et la lune qui revient vers sa plénitude.

C'est-à-dire que je me raccroche à toutes les petites lumières que je vois : l'amitié, le soutien, le rythme régulier de mes activités, mon chouette appartement refuge, et le temps passé avec lui.

Car oui, nous nous sommes revus, pour du partage de longs moments de qualité, ce que nous aimions faire ensemble avant, et des discussions sans reproches qui nous aident à comprendre, en remontant le fil d'une chronique de catastrophe annoncée.

C'est parfois très apaisant, j'ai progressivement retrouvé le sommeil, mais je ne consomme toujours que des demi-rations. J'ai faim, je mange de bons petits plats, mais la moitié de mon assiette, ensuite ça ne passe plus. Comme c'est la première fois de ma vie que je vis cette curieuse expérience « ni colère, ni désordre alimentaire », je suis déroutée.

Je ne sais pas trop comment expliquer ce qui se passe. C'est comme si nos deux plaies d'enfance s'étaient télescopées.

Lui qui a échappé à l'alcoolisme de son père maltraitant puis de son frère aîné ; dont le premier souvenir est sa mère qui le tient par la main en menaçant de partir avec lui seul, sans jamais passer à l'acte ; méprisé par un maître d'école qui le pensait bête et lui tapait sur la tête pour que ça rentre mieux ; qui a mené sa vie toute droite et honnête, jusqu'à ce que mon départ de sa maison, à 10 km de chez lui ouvre sous ses pieds le gouffre abyssal du vide et de l'abandon, qu'il a comblés de mensonges, tandis qu'un sac d'os blond décoloré avec le QI d'une laitue. lui tendait la pelle pour creuser encore.


Et moi, la petite fille à l'âme dévorée par l'ogre qui attend, pour guérir, une justice qui ne viendra pas.

Toute cette étrangeté m'interroge.

jeudi 22 janvier 2026

Ah mon petit coeur fragile, mais tiens-toi donc tranquille

 Le ciel, une fois de plus, m'est tombé sur la tête.

Comme si ça n'avait pas suffit, la vie vient me rappeler qu'il faut parfois creuser une blessure pour l'assainir complètement.

Il couche donc avec elle. 

Depuis un peu plus d'un mois. WTF ?

C'est-à-dire après m'avoir demandé de lui pardonner une attirance qu'on ne contrôle pas, après être revenu me chercher quand j'avais fermé ma porte, pendant que je partais pour les concerts de Noël, qu'il m'écrivait tous les matins, qu'il venait à la messe avec moi, que nous nous promenions ou que nous déjeunions ensemble, il a franchi le pas. Pourquoi, précisément à ce moment là ? Il n'est pas capable de le dire. Il ne mentionne que l'attirance sexuelle et dit que, malgré tout, il avait besoin de me voir.

Comment je l'ai su ? A cause de son comportement à elle. A la danse, chaque jeudi, je suis avec lui, nous nous tenons la main, nous sommes un couple ordinaire. Bise pour lui, poignée de main pour moi. Elle cherche à s'asseoir à côté de lui, lui chuchote à l'oreille, se frotte... Surtout, elle me parle mal, très mal, et son attitude est de plus en plus hostile à mon égard. Nous sommes en public, je me contiens, ceux qui me connaissent ici devineront aisément que ce fut à grand peine. Un défi pour moi... Or, depuis le grand bouleversement de novembre, elle gardait ses distances, et, bêtement, j'ai cru que ça venait de lui. Hélas j'avais presque raison...

Voilà que jeudi, de nouveau, invisible aux yeux des autres, elle me reparle très méchamment, le visage tordu d'une sorte de haine. La moutarde me monte au nez, entre mes dents je lui siffle que moi aussi j'ai des trucs à lui dire, mais en privé, sinon elle devra sortir en pleurant. Elle baisse d'un ton et part très rapidement après le cours.

Mais mon cerveau lui, a un déclic. Le lendemain, j'en parle au Breton des bois : "Elle a une attitude de femme jalouse, c'est clair. As-tu fait ou dit quelque chose qui lui ait donné l'espoir de t'avoir ?"

Il ment bien mal, tente d'esquiver. Nous allons ensemble à une assemblée associative. Au retour je ne lâche pas le morceau dans la voiture. Il craque, baisse le nez : 

- "J'ai eu - ou j'ai, je n'entends pas bien- une relation avec elle.

- C'est pour cela que tu me disais, je ne me reconnais pas, je ne suis plus moi-même ?

- Oui.

- C'était quand ?"

Je m'attendais à quelque chose d'un peu ancien, quand j'ai quitté sa maison, ou quand j'étais en Russie. Je voulais crever l'abcès, c'est tout.

- "Il y a environ un mois".

Mon monde s'effondre une seconde fois. Je suis sous le choc.

- "Notre relation s'arrête là alors ?"

Il panique un peu.

- "De toute façon tu ne pourras pas me pardonner..."

Est-ce une question, un balisage de terrain ? Je ne sais pas, j'ai une violente nausée, je rentre chez moi. Ce haut le cœur ne me quitte pas. 

Je me sens pleine de colère. De cette colère qui ronge le foie en médecine chinoise, et qui me ronge moi depuis le viol de l'enfance. Cette colère contre les hommes que je laisse se servir de moi, cette colère contre l'injustice que l'acte premier n'ait jamais été puni, cette colère contre moi-même, de culpabilité, de me laisser bercer-berner par des paroles, de laisser se reproduire cette situation.

Avec mon feutre qui glissait, j'ai jeté toute cette colère dans des mots, des phrases, les pages s'allongeaient.

Et puis, c'est bizarre, en quelques heures, elle est retombée, d'un coup.

Depuis je ne dors plus, je ne mange plus. Et cela aussi c'est bizarre.

Dimanche, il y avait le repas du club de danse. J'ai appelé le président pour excuser mon absence. Je ne me suis pas privée de dire pourquoi, ce n'est pas à moi d'avoir honte, la sainte Nitouche aura son costume pour l'hiver. Et j'ai bien fait : quinze minutes après il m'appelait :

- "Viens, elle m'a envoyé un sms, elle a annulé, elle a un imprévu."

Je voyais assez bien lequel... Elle a dû craindre que je lui pète les dents. Mais lui il était là, et je l'ai complétement ignoré. Il m'a dit le lendemain qu'il pensait que j'allais venir lui dire bonjour. Parfois je me demande s'il n'est pas juste con. Autant dire que le combo couscous galette n'a pas été bien loin dans mon estomac. Trois cuillerées, j'étais repue.

Trahison, humiliation, injustice, c'est typiquement le tableau dans lequel ma colère occupe mon temps, mon monde intérieur, mes pensées. Je me raccroche au contraire à des routines, les cours de gym, le yoga, la marche.

C'est typiquement le genre de situation que j'apaise avec des compulsions alimentaires. Et me voici à me préparer de bonnes choses, dont je n'arrive à ingurgiter que quelques bouchées. Il s'opère un basculement à l'intérieur de moi, je ne saurais dire de quel ordre, mais, c'est drôle, parce que le titre de mon dernier article était "guérir". Je ne savais pas que ce serait au prix d'une amputation.

Le besoin de comprendre a été tellement fort, que je n'ai pas claqué ma porte. Au contraire, nous nous sommes revus, et nous passons beaucoup de temps ensemble.

La météo m'a été favorable. La marche du mercredi (où elle va) a été annulée, la danse a été déplacée. J'ai aimé ce temps passé avec lui, et j'aimerais continuer jusqu'à demain soir. Une sorte de cycle, je ne sais pas trop comment dire, quelque chose à terminer (et emmerder la blonde aussi, chacune son tour). Samedi il va dîner avec ses fils et restera là-bas la nuit (je suis sûre que vous lisez dans mes arrière-pensées...) Moi j'irai au bal, je danserai. Et dimanche je retaperai le salon de jardin un peu rouillé que j'ai acheté sur le bon coin. Je veux être forte pour me retirer du jeu quelques temps. Ou définitivement.

Il y a bien sûr une forme de fourberie derrière cela : quand il est avec moi, il n'est pas avec elle, et j'espère bien qu'elle en souffre à en crever.

C'est une femme maigre et blonde bien sûr, veuve depuis quatre ans, qui n'a pas eu de relation depuis le décès de son mari. Elle aurait eu un coup de foudre, c'est-à-dire, de mon point de vue, qu'elle le prend pour son défunt époux et me considère comme l'intruse, la rivale. De l'art d'inverser les rôles.

Il la considérait comme une amie. Sur nos malentendus et nos difficultés, il s'est confié à elle, au lieu de moi, lui donnant ainsi les armes pour nourrir les doutes, le ressentiment contre celle qui a quitté sa maison pour aller l'attendre à 10 km. Je me souviens que nous avions tous deux fait bonne figure, et qu'aucun d'entre nous n'a dit à l'autre combien il lui manquait, combien nous manquait l'intimité partagée. Nous ne dormions plus que rarement ensemble. 

Mais je me souviens aussi de certaines réflexions dont je ne reconnaissais pas les mots. Quelqu'un soufflait de venimeuses paroles dans l'oreillette (elle n'a pas le droit de te juger, elle est tout le temps partie et te laisse seul...). Je voulais supprimer la pression, lui laisser du temps. Il l'a occupé avec elle, dont le seul intérêt était que tout explose. Et quand c'est venu, finalement, elle n'a eu qu'à ouvrir les jambes et il s'est engouffré dedans.

Les femmes se rassurent avec des mots, le hommes avec du sexe.

C'est extrêmement douloureux. Une perte et un chagrin immenses. Comme le manque de sommeil et l'absence d'appétit, c'est assez rare me concernant, mais j'ai des crises d'angoisse terribles, je me repasse des images : il allait chez elle après avoir déjeuné avec moi, il m'envoie des messages et discute avec elle en même temps, ils se voient encore...

Il a été clair sur sa responsabilité et son comportement méprisable. Et il a ajouté : "je n'avais pas compris que tu m'aimais à ce point et que tu tenais tant à moi."

Je reste très désemparée. C'est cruellement la fin de quelque chose, c'est certain. Cela veut dire un nouveau commencement. Seule ? Avec lui? Je ne suis pas en capacité de le prédire et je suis très fatiguée. 

Pour la première fois de ma vie, j'avais la sensation d'un couple solide, capable de traverser les épreuves en se tirant mutuellement vers le meilleur de nous-mêmes. S'il préfère continuer une relation qui l'a conduit à faire l'expérience -très inédite le concernant- de la malhonnêteté et des saloperies, c'est qu'il ne me mérite pas de toute façon. Impossible de contrôler les sentiments ou inclinations de l'autre.  Il a un choix à faire ; l'une, l'autre, rester seul... et cela lui appartient. Je ne peux que me retirer pour me préserver

Dans toutes les discussions de ces derniers jours, je pense qu'il n'y a plus eu de mensonges. Il a répondu à mes questions même quand la réponse était gênante. Tout a été dit je crois, je n'ai plus envie d'avoir des interrogations, ça m'épuise.

Tout ce temps pendant lequel il me trompait, il reculait et voulait retirer sa maison des annonces. Découragé, il voulait réfléchir encore (la blonde dans l'oreillette : mais elle ne va pas te faire vendre ta maison quand même...). Mais l'agence a insisté pour une dernière visite, un jeune couple avec enfants qui avait eu un coup de cœur sur les photos. Une offre de prix aussi juste qu'inespérée. Ils ont signé le compromis lundi après-midi. Je suis venu l'attendre au café en face. Je savais que c'était à la fois dur et important pour lui. Il était content que je sois là.

Pourquoi je fais cela ? Je ne sais pas. Entre deux crises d'angoisse, je me sens nulle. Mais juste aussi.

Peut-on recoller les morceaux en créant de la beauté sur les cassures ? L'art japonais du kintsugi....

Ecrire est un secours. Ce long post me fait du bien, cela apaise mon âme et m'aide à prendre de la distance. Je suis forte c'est vrai, mais à l'intérieur je reste une toute petite fille blessée. Peut-être aurez-vous des points de vue différents, d'autres éclairages. 

vendredi 26 décembre 2025

Guérir

Quand j'y repense, cette année 2025 aura été placée sous le signe de Ste Anne.

Un livre ouvert, celui de la connaissance et de la foi en, au moins, quelque chose de plus grand que nous.

Malgré les tangages et parfois même les cruels naufrages, j'ai eu l'impression d'avancer sur le chemin vers moi-même, celui de la guérison, une forme d'accomplissement. C'est assez confus à définir, c'est de l'ordre du ressenti, qui fait se dire chaque matin : "je suis là, je respire, je suis en sécurité".

Cela a vraiment commencé quand je suis venue conduire une enquête publique pour la restauration du bassin des Carmes du sanctuaire de Sainte-Anne d'Auray, où je n'étais jamais venue. Je me souviens de cette émotion qui m'a étreinte quand, à mon arrivée, j'ai vu surgir, de la  foisonnante verdure printanière, les premières pointes de granit.

Cette émotion ne m'a pas quittée quand le responsable du dossier m'a fait visiter les lieux.


J'y ai souvent repensé. Surtout quand j'ai eu l'impression de pouvoir laisser enfin derrière moi une profonde et douloureuse blessure, la soif de justice jamais étanchée, que je peux regarder comme on suit du doigt une ancienne cicatrice. Ou quand je me croise dans une glace et que je m'y reconnais.

Il se trouve que par un de ces raccourcis dont la vie a le secret, l'un de nos concerts de Noël chavan a été donné à Nohant Vic, sur le domaine de Georges Sand, sur lequel se trouve une minuscule chapelle dédiée à Sainte Anne.

Nous avons chanté dans l'auditorium, mais, dans la chapelle se trouve la copie, par Maurice Sand, d'un Delacroix peint sur le domaine et représentant Sainte Anne et Marie, ainsi que l'exposition temporaire d'une crèche bretonne.




Il faut dire au passage que malgré les trois longs aller-retour vers Embraud, où cette année j'ai, par choix, dormi au lieu d'aller chez des amis, les six concerts m'ont dotée d'un regain d'énergie que j'ai conservée dans mon nouvel appartement. 


Oui, encore un, mais cette fois j'ai envie de m'y poser vraiment et je profite chaque jour de ce choix que je ne vous ai pas raconté. Celui de quitter, début décembre, le logement investi en août, dont le propriétaire s'était révélé méprisant et grossier, tandis que je devais garer mon vélo dans le salon et me ruiner en armoires... 

Je suis désormais dans 70 euros de moins et 10 mètres carrés de plus, un immense placard dans chaque pièce, un garage, un bout de jardin à moi, une terrasse et des propriétaires respectueux et même attentionnés. Comme tu dirais Cécile : on n'est pas des lavettes ! 

Enfin, le réveillon de Noël, je l'ai passé à Sainte-Anne d'Auray, où les messes du 24 décembre valent le déplacement. A celle de 18.00, bondée, très familiale, le Breton des bois était avec moi. On peut dire que je lui ai pardonné, l'objet du délit étant désormais tenue à distance. J'ai compris que sa grande turbulence à lui, la nécessité de faire un choix en quittant sa maison où il est si mal, mais qu'il se sent rassuré de connaître par cœur, l'a secoué au point de le désorienter totalement. C'est une chose que je sais devoir comprendre et accueillir.




Mais hélas je n'oublie pas et la confiance, si elle revient, ne sera plus jamais intacte. En attendant, il vient, aujourd'hui, d'accepter une offre d'achat inespérée, alors qu'il avait décidé de faire une pause en refusant les propositions de visite pour retirer la maison de la vente. C'est étrange parfois comme tout peut basculer d'un coup, d'un côté ou de l'autre du chemin.

Je suis finalement retournée, seule, à la messe de minuit, plus intime, plus longue, plus profonde.

Ce n'est pas une chose que je ferai tous les ans. Mais je suis contente d'avoir eu cette expérience, mes deux fils étant loin. Je termine cependant sur une autre déception masculine, celle de Franzouski, qui est en Russie dans la famille de sa femme, et s'est donc abstenu de m'appeler pour notre Noël en avance sur le calendrier orthodoxe. Je ne sais pas ce qui m'a fâchée le plus : le silence ou le "désolé" par sms quand j'ai exprimé ma tristesse.

Décidément cette fin d'année est étrange : nuages de déceptions et de tristesse, de passage dans le grand ciel bleu et libre d'une paix intérieure que je ne me souviens pas d'avoir connue avant.

Quelques images des illuminations de la Basilique

parce que, tout de même, Noël c'est la Nativité et l'espoir joyeux qu'elle suscite










lundi 24 novembre 2025

Rêver encore

Cette nuit, je dormais en pointillés, recroquevillée dans mon pyjama de mérinos, pour garder mes distances dans le lit spartiate de l'auberge de jeunesse de Clermont, les heures s'égrenaient lentement, j'avais soif, quand soudain un rêve m'est venu.

Je conduisais mon Berlingo, très contrariée, profondément triste et retournée de colère, à travers mes larmes, j'ai eu un moment d'inattention et je n'ai pas vu que la route se terminait par un à-pic vertigineux dans lequel j'ai basculé sans pouvoir faire marche arrière. Coincée dans mon véhicule, je me suis sentie tomber, et j'ai accepté de mourir, là. C'était le moment et je n'y pouvais rien. Mais je ne me suis pas écrasée au sol : j'ai atterri doucement dans un de ces petits villages français signalés par l'élancement d'un clocher ceinturé de maison aux tuiles rouges.

Quand je me suis réveillée, j'avais retrouvé un peu d'espoir malgré le chagrin. Oui, c'est cela que je dois faire, trouver un de ces bourgs de quelques milliers d'habitants, où la vie s'écoule lentement, où je peux tout faire à vélo, et organiser ma vie en fonction de mes besoins et priorités. Il me reste à trouver où.

Car non, je ne resterai en Bretagne. C'est trop loin de ma famille, de mes amis. 

Je n'avais qu'une raison d'y être et c'était lui.

Lui si gentil, doux et serviable, une crème...encore là avec moi en route vers l'Ardèche pour un nouveau stage convivial de chant russe, la dernière personne que j'aurais cru capable de malhonnêteté, et qui, pourtant, me mentait depuis des mois.

Pendant qu'il me gardait sous le coude, une autre femme lui tournait autour, sous mes yeux, à laquelle il n'avait jamais signifié de fin de non recevoir. Ce n'était qu'une amie, j'étais inutilement jalouse. C'était pourtant à elle qu'il pensait quand il était avec moi.

Hypocrisie, lâcheté, calcul ?

Il n'a rien dit. En réalité, dès que j'ai quitté mon poste de gouvernante, intendante, femme de ménage et organisatrice de voyages, pour reprendre ma liberté, ses soi-disant sentiments pour moi ont faibli. Il s'est senti abandonné, alors que j'avais déménagé à 10 km pour lui enlever la pression de mon mal-être, tout en poursuivant notre relation. C'est une génération pour laquelle il est normal que la femme se sacrifie et pense d'abord aux besoins de l'homme

 Mais comme il déteste être seul, j'imagine qu'il attendait d'avoir concrétisé avec l'autre, avant de  cracher le morceau.

Tout cela, je l'ai découvert vendredi, en me réveillant dans le lit de notre étape d'Issoire. Il m'a suffit de poser quelques questions, pour obtenir une douloureuse réponse.


Et tardive. Car je redéménage cette semaine pour un meilleur logement, choisi plus grand -trop pour moi- (mais heureusement moins cher), ce qui me met dans une situation financière tendue pour quelques temps, prolonge encore le temps des cartons. Et me laisse seule, loin de tout, dans une région qui n'est pas la mienne; à appréhender de le voir partout avec celle qui n'attendait que ça, et qui n'a traversé avec lui aucune de ces turbulences qui m'ont vue à ses côtés.

Il était supposé ne pas y rester dans cette maison.
Il était supposé ne pas avoir besoin d'une bonniche.
Il était supposé être courageux, fidèle et droit.
Quand on s'est rencontré en septembre 2021.

Il avait juste besoin de combler sa solitude.
Ces hommes disent toujours ce qu'ils pensent qu'on a envie d'entendre.
Et ils ont raison, puisque ça marche.
Une fois de plus je me suis laissée utiliser.
et j'ai encore perdu quatre ans de ma vie.

Le retour de l'Ardèche a été bien long. Il lançait régulièrement la conversation comme si de rien n'était, s'étonnant que je ne réponde pas. Il planquait son téléphone sans arrêt, ce qui en dit long sur ce qu'il n'a rien compris de moi. Il m'a même proposé de l'argent, en rajoutant "c'est ce que tu attends non ?".
On croit connaître les gens, puis finalement...

Le kid m'a dit : "maman, c'est l'occasion de ne plus perdre ton temps pour les autres mais de l'utiliser pour toi."
Alors, au printemps, quand je me serai posée un peu, et réparée beaucoup, j'irai voir où se trouve ce bourg de mon rêve, que j'arpenterai à pied et à vélo, entre deux séances d'écriture.


jeudi 30 octobre 2025

Laissez danser les cygnes

 L'hiver dernier, je suis partie de fin janvier à la mi-mars, sept semaines exactement, traverser la Russie sur la ligne du Transsibérien.

Un voyage fantastique, un rêve réalisé, une vingtaine de villes visitées. Des images et des émotions, des rencontres fugitives dans le plus grand pays du monde, dont on ne croirait pas, la plupart du temps, qu'il est en guerre.

Comme d'habitude, ce qu'on nous en dit dans la presse européenne est assez éloigné de la réalité quotidienne. Il n'y a pas lieu de remettre en cause ici les errements d'un régime qui arrange et instrumentalise son roman national, ou arrête et condamne une jeune fille pour avoir chanté des refrains pacifistes dans les rues de St Pétersbourg (mais qui laisse filmer et publier les vidéos de son arrestation et de son procès, on se perd en conjectures...)

Notez le policier à côté d'elle, qui doit avoir son âge...

Et, les nombreux commentaires russes, sous ces vidéos, ainsi que sous les innombrables Tik-Tok, très soutenants (où l'on voit que les Russes ont, quoi qu'on en dise, accès aux réseaux sociaux)


Les activités subversives de Naoko
Chanter "nous voulons danser comme les cygnes du lac"....

C'est ce pays de paradoxes, pour lequel il est très facile d'obtenir un visa électronique de 30 jours, en ligne, en quatre jours, et où je me suis sentie totalement libre de visiter, de circuler (après tout de même, un passage de frontière très contrôlé), que j'ai traversé d'est en ouest, parce que je voulais connaître l'hiver russe.

Je m'étais promis de revenir sur ce voyage, d'en traduire mes impressions, et je m'aperçois que je n'ai rien fait du tout de cette aventure. Me voici donc prête à rédiger quelques articles sur ce qui s'est engrammé dans mes souvenirs.

samedi 18 octobre 2025

Mes meilleures vies

Nous marchions dans la fraîche lumière dorée d'un samedi d'octobre, en faisant crisser les feuilles sous nos pas qui éclataient, ici et là, les abondantes bogues de châtaignes. J'ai eu envie de fixer cette image et je me suis arrêtée pour le photographier, tandis qu'il continuait d'avancer dans le chemin creux.

J'ai pensé : "je vis ma meilleure vie".

Cet automne breton est, jusqu'à maintenant, sous le signe d'un soleil déclinant mais encore très doux à son zénith.

Matins et soirs refroidissent. Chez moi, pas encore de chauffage, chez lui déjà, il faut lutter contre la sournoise humidité des bois, qui fait frissonner dès que l'on entre dans la maison, où, heureusement, je ne vis plus. Elle sera bientôt vendue apparemment, et il pourra écrire un nouveau livre. Il a fait un impressionnant chemin pour passer du déni à la réalité, en cessant de se laisser paralyser par la peur. Et finalement, il a eu une proposition. 

De mon côté, je vais redéménager. Déjà ? Oui... mais toujours un rez-de-chaussée au calme, dans le même bourg, dix mètres carrés de plus, soixante euros de moins, des placards partout, un garage pour la voiture, mon vélo chéri, mes affaires de camping, une petite terrasse, un bout de jardin où je ferai ce que je voudrais. Et des propriétaires sympathiques et droits. En réalité, depuis ma première semaine ici, du moment où mon bailleur m'a dit : "arrêtez de nous faire chier et de nous casser les couilles, si vous n'êtes pas contente cassez-vous et donnez votre préavis, il y a dix candidats derrière la porte", j'ai commencé à chercher ailleurs. Pendant que son karma le rattrapait et qu'il perdait trois mois de loyer avec deux autres appartements sur les bras, je me suis dit que la chance serait avec moi. La vie (et le bouche à oreilles) m'ont exaucée. J'espère que ça va continuer et que tout va bien s'aligner pour que je récupère ma caution et qu'il reloue avant la fin de mon préavis début janvier (sachant que je déménage début décembre). C'est sa femme qui s'en occupe, elle semble correcte, et surtout elle aura peut-être compris qu'il ne faut pas attendre le dernier moment pour chercher, compte-tenu des précédents avertissements de l'univers.

Pourquoi je raconte tout ça ?

Parce qu'en réalité ce n'est pas la première fois que je vis ma meilleure vie. Et pas la dernière j'espère.

Chaque fois que je réalise combien m'est précieux chaque moment de mon existence, quelle chance j'ai d'avoir un toit sur ma tête, de manger correctement, de passer du temps avec les gens que j'aime, de voir du pays, de vivre des aventures plus ou moins insolites, ou au contraire un quotidien léger, je qualifie cette prise de conscience de "ma meilleure vie".

Cette vie, elle a commencé par le pire. Être une enfant de remplacement, être violée petite fille, voir ma mère fracassée après un accident de la route, la solitude, l'insécurité matérielle et affective, la précarité, la faim, la détresse, le travail trop tôt... Il y a pire c'est certain, mais ce fut tout de même beaucoup de souffrance, et il m'en reste toujours quelque chose, de tapi là dans l'ombre, dont je ne suis pas libérée. Le serai-je jamais ? Je pense sincèrement que non. Les épisodes difficiles sont à leur place certes, dans le passé. Néanmoins la justice des hommes jamais ne me reconnaîtra comme victime dans ma chair et dans mon âme et un prédateur aura tranquillement, vécu aussi sa meilleure vie, probablement en assassinant, en toute impunité, d'autres petites proies.

Alors ces portions de bonheur, de liberté, de confort goûtent la saveur très particulière du pot de confiture chipé dans le placard. Elles sont un baume sur une plaie sournoise qui ne se referme jamais vraiment, une brûlure soudaine et récurrente, avec laquelle nous vivons aussi pendant nos meilleures vies.