
Comme on avait bien travaillé, on a eu le temps d'aller danser au joyeux Grenier animé.
Madame Nicole est revenue s'ancrer au bord de la dernière rivière sauvage d'Europe. Retour en Allier libre, au pays des hérons, des sternes, et des cigognes.

Quand on perd quelqu'un, je parle d'un vrai deuil, il faut traverser d'abord l'année des premières fois. La première nuit, le premier Noël, le premier anniversaire, les premières vacances sans. Sans lui, sans elle, sans cette personne qu'on chérissait, ou qui prenait soin de nous. Un parent, un conjoint, un ami...
Je pense à mon père, je pense à ma mère, au père de mes enfants. Nous étions divorcés, mais nous passions tous nos Noëls en famille. Je pense aussi spécialement à toi, Barbara, qui vit vaillamment toutes ces premières fois sans Robert.
Moi j'arrive, plus légèrement, dans ma semaine des dernières fois en ma chère Bretagne des bois, la plus authentique, la plus culturellement riche, la plus attachante comme je l'ai déjà écrit ici.
Les derniers cours de gym, de yoga, les dernières longueurs de piscine, les derniers pique-nique, les dernières baignades du soir.
Bien sûr je reviendrai. J'ai assez de pieds à terre pour venir à bout de mon programme, jamais réalisé, de visite de toutes les îles bretonnes.
En attendant, c'est le temps des cartons
et des petits souvenirs
Dans une bonne semaine, un Kazakh qui parle russe viendra fourgonner mes affaires. J'ai trouvé que c'était bon signe.
C'est aussi le temps des pardons.
Mon dernier ce sera dimanche, à Lochrist-Ploerdüt, le rost ar forn, la danse, et le plaisir de chanter, une dernière fois, avec l'atelier de Plouay, où j'ai éprouvé tant de plaisir à apprendre et échanger. Un petit cercle d'amis, fidèles comme la Bretagne, avec laquelle, bien évidemment, je ne suis pas fâchée.
C'était après le retour de ma fuite en Russie. Il avait déjà entré son numéro dans son téléphone, sans son nom. Un mois plus tard, sur le bateau des Glénans, il la regardait minauder avec des yeux de merlan frit. Trois mois plus tard, elle rodait au fest-noz de Guéméné ; assise derrière nous, elle le fixait, il se retournait discrètement, il prenait sa main d'une drôle de façon pour un hanter-dro. Quatre mois plus tard, au pardon de Notre-Dame de Vrai Secours, elle tentait de s'asseoir en face de lui à ma place, se collait contre lui pour chuchoter à son oreille, et, devant le rideau de pluie, s'exclamait : "Oh c'est pas grave, Daniel dansera autour de moi avec son parapluie".
Elle se sentait légitime. Elle le sauvait de mes griffes. Nous n'étions plus un couple. Et en effet, il prenait un air faussement étonné, sans jamais lui mettre le moindre stop.
Oui, lui, il faisait semblant. Partout. Tout le temps. Ce n'était qu'une amie. J'étais jalouse pour rien. On appelle ça du gaslighting.
Deux mois après cette vidéo, je suis partie à dix kilomètres pour nous enlever, à tous les deux, la pression de sa maison, pour qu'il reste libre de ses choix. Maintenant cela sert de légitimation à toutes les bassesses, tous les aller-retour, tous les mensonges.
Est-ce que je suis toujours en colère ? Non, je n'ai eu que quelques accès en réalité, excédée par les retours incessants, quand la clarté d'une rupture franche aurait cautérisé la plaie bien plus rapidement. Qu'est-ce qu'on y peut quand quelqu'un est attiré par une autre personne ? Mais non, à l'Ascension, il y a encore deux semaines, il s'apprêtait de nouveau à descendre avec moi à la fête de la rivière, tranquillou bilou. Bientôt 70 ans, et toujours rien appris. Le même comportement qu'à 25... quand il faudrait utiliser judicieusement le temps qu'il nous reste. Oui, au regard de notre finitude, tout n'est que vanité...
Aujourd'hui donc, j'ai revisionné cette vidéo avant de la virer de mon téléphone, et je me suis revue.
J'ai vu mon corps lourd, qui percevait, qui savait, et que je n'ai pas écouté. J'ai déjà écrit là-dessus, parce que c'est certainement ma plus grande leçon. C'est pourtant pas faute d'avoir travaillé professionnellement des années sur cette question du système nerveux qui se met en alerte. Cela va bien au-delà de l'intuition. Mais tant qu'on obtient plus de bénéfice, croit-on, à garder de la peau d'andouille sur les yeux qu'à recevoir les signaux, on n'est pas disponible pour notre propre clairvoyance.
Bref, on va conclure aisément qu'il n'est pas le seul fautif : ma grande, ma très grande responsabilité, c'est d'avoir, encore une fois, voulu sauver quelqu'un qui trouvera toujours plus confortable de se faire plaindre et prendre en charge que de grandir, avant de systématiquement blâmer les autres pour éviter d'assumer les conséquences de ses actes.
Car, oui je savais, depuis notre première rencontre, quelque chose en moi savait. Depuis le premier "j'ai beaucoup souffert" larmoyant, les premières confidences déplacées, les premières comparaisons inappropriées, les premiers souvenirs enjolivés. Aurait-il attiré mon attention s'il ne s'était pas posé en victime de son père, de son instituteur, de son épouse, de son ex ? J'étais ferrée, tandis que mon corps, lui, me signalait frénétiquement qu'à 65 ans, si tu te plains encore, c'est que tu n'es pas prêt de faire quoi que ce soit pour guérir. Aujourd'hui que quelqu'un le valide et lui remonte le coucou (merci à toi lectrice qui m'a transmis cette expression...) il a repris de l'assurance.
Patience, la roche tarpéienne est proche du Capitole...
Quant à moi, maintenant que je rentre dans mes robes de Louisiane, je ne suis pas prête d'oublier cette leçon.
Tu connais ce livre "Mange, prie, aime" ?
L'héroïne commence par reprendre un élan de vie en dégustant l'Italie. Je ne sais pas si, quand ni où j'aimerai, mais pour les deux premières étapes, j'ai choisi l'Alsace. Plus de mille kilomètres entre hier et demain, toute la France de l'intérieur.
Et les retrouvailles avec la sensualité. Le froid d'une aube brumeuse au bord d'un étang bruissant du bavardage des poules d'eau ;
les jambes nues pour une longue marche dans les vignes, le torse encore prudemment emmitouflé dans le duvet rouge et soyeux d'un blouson neuf, l'effleurement de la robe de laine fine dans la chaleur d'un soleil qui se faisait attendre, les épaules qui retrouvent la caresse des cheveux, les tourbillons chauds et les courants glacés entre le sauna et le hammam, le saveur du gewurztraminer qu'on redécouvre, le parfum de la mirabelle des Vosges en canard.
J'aime ces road trip qui réaniment le quotidien. Une longue route, et la douceur. Celle de la fête de la rivière en Braud, des cigognes des champs.
Puis des retrouvailles avec les Z'amis, Virginie, Christine, Nathalie, Jack. Les cigognes de la ville.
Un bivouac lacustre en nouvelle lune, un repas qu'on te prépare, une bonne crise de rigolade, des bredele en forme de cœur,
retrouver la vue au tellurique Mont St Odile,
barboter au spa, partager les tartes flambées, les patates aux fromages, et les asperges de printemps,
flâner autour de la cathédrale.
Le choix des mots qui remettent les choses à leur place, pour donner chair et corps à maintenant.
Comme si on s'était quitté hier, on parle des enfants, les grands et à venir, des vacances, des projets. On évoque les jolis souvenirs.
L'amitié c'est pas le bureau des plaintes. C'est de la vie en plus.
Petits, on s'occupe d'eux. On est fier de tenir leur petite main pour la première fois dans la rue. On n'oublie jamais leur premier rire aux éclats, leur premier mot.
Ados, on se demande parfois qui est cette grande asperge dans notre cuisine. Toujours un enfant ? Déjà un adulte ? Un sérieux virage à négocier, les hauts, les bas, les grands n'importe quoi. Une période de turbulences, qu'on veut les voir traverser sans s'abîmer, même s'ils font déjà leurs propres choix.
On les soutient, on les conseille du mieux qu'on peut. Déjà ils ont leur propre personnalité qui se distingue de la nôtre.
Et puis un jour, on se retourne. Et ça fait 30 ans qu'on a fait leur connaissance, leur petit corps chaud et glissant posé sur notre ventre. Le premier regard, la première tétée.
On échange maintenant entre adultes, deux vies, deux expériences qui s'entremêlent. Un autre regard. Quand ils vont mal, on a toujours l'estomac retourné. On ne peut plus vraiment les aider. On n'a plus de conseils à donner, ils en savent plus que nous sur tellement de choses. Mais on reste leur confidente, qu'ils traversent le désert ou essuient un violent grain.
On s'accroche fermement à notre confiance en eux et on reste tellement fier quand ils se donnent les moyens pour atteindre l'objectif qu'ils se sont eux-mêmes fixé.
Franzouski a eu le courage de quitter l'hôpital pour le libéral. Sa vie, celle de sa famille, en est changée. En beaucoup mieux.
Le Kid, rentré en novembre de son expérience new-yorkaise, vient de décrocher le poste en Suisse dont il rêvait. Et il en a refusé des offres sous-payées ou inintéressantes. Il n'a rien lâché.
À mon tour de prendre une leçon. Quels critères est-on prêt à négocier ? Quelles sont nos attentes profondes ? Ne mérite-t-on pas mieux que la médiocrité ? Comment dépasser l'appréhension de se retrouver sans rien ?
Eh bien un job, un appartement, une relation minables, c'est, à tout moment, possible de s'y résigner. Mais est-ce que c'est ce qu'on veut pour le temps qu'il nous reste à vivre ?
Quand ce sont eux qui ravivent ta petite flamme et ta confiance...
My turn now.
Anne, si tu traînes par là, envoie moi un courriel, je passe bientôt en Alsace et je vais visiter Nath et Gren vers Strasbourg... avant de descendre sur Guebwiller.
Si tu veux te joindre à nos retrouvailles...