Écoute Circé,
Je te le laisse. Je pars. Tu seras
tranquille.
Je te remercie de m'avoir révélé le
pourceau qui sommeille en lui. Mais sache qu'il n'y avait pas
nécessité de vous livrer à ces bassesses, de vous cacher. Si son
ego démesuré avait intégré la rupture que je souhaitais, vous
auriez pu, depuis des mois, vivre votre histoire au grand jour.
Ne crois pas ce qu'il prétend, qu'il
n'a pas su choisir entre deux femmes qu'il aime. On ne fait pas
souffrir ceux qu'on aime. Ne pas choisir, c'est déjà un choix. Il
est simplement flatté, valorisé par cette minable guéguerre autour
de son insignifiante petite personne.
Je ne sais pas comment tu as fait pour
accepter tout cela : les aller-retour de l'une à l'autre, la
fausse distance, faire semblant, patienter pendant qu'il passait du
temps avec moi. C'était ridicule et surtout inutile. Je lui avais
rendu sa liberté, tandis qu'il revenait sans cesse vampiriser mon
énergie, me laissant vide et épuisée, après avoir fait miroiter
un possible avenir commun, à charge pour moi, évidemment, de
pardonner.
Il ne te demandera pas tout de suite de
l'aider à ceci et cela. Avec sa compagne précédente, il a bien vu
ce que ça fait quand on ouvre les yeux sur ses priorités.
Momentanément, il changera sa manière de faire, te fera croire
qu'il lira tes livres. Mais il ne se contiendra pas longtemps. Il ne
peut pas.
Il ment comme il respire, pour tout et
n'importe quoi, sur les plus petites choses.
Ce courriel, je n'en suis pas fière ;
mais, grâce à lui, j'ai su, avec certitude, qu'il mentait en
prétendant que c'est toi qui le relançait. Et puis vous avez fait
de moi une bête blessée. Non Circé, un courriel ce n'est pas du
harcèlement. C'est de la légitime défense face à un manipulateur
à la gentillesse toxique, passé maître dans l'art du chantage
affectif.
Un jour, tu comprendras, parce que ce
sera ton tour. Je n'en dis pas plus, tu jugeras par toi-même, après
la lune de miel. Mais je te le dis de femme à femme :
protège-toi de ses larmes de crocodile. C'est un gros mytho,
excellent comédien de surcroît. Pour son premier rôle dans le Bal
des Faux-culs, il mérite un Oscar. Je me demande s'il t'a fait le coup
de la crise d'angoisse et de tremblements ?
Quand je t'ai trouvée chez lui
aujourd'hui, hargneuse, la bouche tordue de haine, et prête à en
découdre, j'ai pris pitié. Je te plains sincèrement. Tu crois
tirer les ficelles avec ton « suis moi je te fuis » ?
C'est toi qui es manipulée. Il en a sûrement une autre en vue, et ce
n'est plus moi.
Non Circé, il n'y avait pas lieu de te
faire patienter, il était libre.
Non Circé, ce n'est pas légitime
d'espionner quelqu'un avec un profil planqué.
Non Circé, on ne fait pas ce qu'on
veut, sans se poser de questions, parce qu'on est des adultes.
Oui Circé, c'est lamentable de
préférer jeter son dévolu sur des hommes engagés ou mariés.
Non Circé, ce n'est pas approprié que
je connaisse tout de ton intimité, l'alliance en pendentif, que tu
es une fausse blonde et une vraie rousse, qu'il me demande mon avis
parce que tu parles tout le temps de ton mari...
Oui Circé, c'est malsain qu'il ait
gardé ta culotte en me jurant qu'il n'y avait rien entre vous.
Non Circé, ce n'est pas respectueux
qu'il se soit plaint auprès de moi de ta peau ridée.
Si tout cela te paraît normal, si tu
lui trouve des excuses, si tu es prête à le défendre bec et
ongles, c'est parce qu'il t'a apitoyée en utilisant, comme il en est
coutumier, son statut d'éternelle victime. Se faire plaindre et en
tirer avantage pour tout justifier, c'est son fonds de commerce, sa
manière d'attirer l'attention pour ne pas sembler prendre l'initiative de la
séduction.
Ce n'est pas un pervers. Il n'aime pas faire souffrir. Mais c'est une preuve qu'il compte. C'est un pénible narcissique, dont l'ego te tire vers sa propre souffrance, sans volonté aucune de guérir, puisque c'est comme cela qu'il se sent exister. Un cas d'école.
Si, comme le mien, ton corps t'alerte,
écoute-le, et fuis sans te retourner.