vendredi 9 avril 2021

Sans peur et sans reproche

J'ai lui ai demandé : "tu peux me faire passer l'eau ?".
Elle a répondu : "Oui bien sûr. Mais tu dois descendre par la grande échelle. Tu crois que tu pourras ?"
Et j'ai dit que j'allais au moins essayer, plutôt que de continuer à croire que je n'en suis plus capable.


Alors j'ai descendu les barreaux un à un.
Et j'ai senti avec plaisir que ma peur s'était évanouie.
Je suis entrée en bateau.
Elle magnait la bourde avec assurance, sans se laisser berner par le courant.
Elle a dit : "Regarde comme c'est beau de ce côté, avec les saules..."

Je n'ai pas eu peur d'enjamber le bastingage de la toue, ni en entrant, ni en sortant. 
Il y avait du soleil, on ne sentait plus le vent. 
C'était doux.
Oui, c'est doux de se sentir plus forte, plus tranquille.
Et entourée.


De la synchronicité des ébréchures

J'ai commencé un protocole d'hypnose qui m'a bien secoué la pulpe du front...
Heureusement que la thérapeute m'avait prévenue que ça allait me magner !

Après trois jours de nausées et des torrents de larmes, tout s'est calmé.
Mais au moins une fois par jour, je heurte involontairement un objet, qui s'ébrèche.
Je n'ai jamais eu autant de vaisselle ébréchée dans mon placard ...


C'est comme si les vieilles blessures remontaient à la surface,
pour laisser voir les cicatrices.

Je trouve que c'est un bon début ça : de les sentir, de les toucher, sans coupure et sans douleur.
Asteure, je peux m'en débarrasser.
J'ai fait un petit tas de ces assiettes abimées, que je vais jeter.
Je n'ai besoin ni de les garder, ni de les remplacer.
J'attends juste de savoir si le stock s'élargit où si on en reste là.

Edit de l'après-midi

Bon, ben, on n'en est pas resté là...

"lavabo inter innocentes manus meas « je laverai mes mains au milieu des innocents »
Psaume 26, 6

Très autonome, je suis capable de déboucher seule un lavabo au syphon engorgé.
Je me penche, déplace le pied de faïence pour dévisser la bonde.
Le lavabo se décroche gentiment du mur dans lequel il n'est pas correctement fixé, 
tandis que la colonne bascule, et casse en explosant... le pèse-personne, qui,
effectivement ne pèsera plus jamais personne !
Remarquable synchronicité d'une page qui se tourne définitivement.
Ah ! l'accident de lavabo,
où l'on lave les souillures de ses mains,
confronté à soi-même devant le miroir.
Plus jamais de réveil,
plus jamais de régime.
Ma vie m'appartient, et mon corps est un allié....
Vous l'aurez compris, la balance non plus ne sera pas remplacée,
même si j'aimais bien qu'elle me donne l'heure dans la salle de bain.


Le pied en revanche, le cantonnier l'a emporté sous le bras.
Bras cassé je dirais, vu que, profitant de mon double chromosome X,
il m'a prise pour une brêle en tentant (vainement) de m'assurer qu'il est parfaitement normal que la vasque ne tienne pas toute seul contre le mur.
Je subodore que c'est lui qui l'y avait fixée.

Légère comme une plume

 

Dans le couloir de l'escalier,
une plume,
 comme une trace d'ange...






mercredi 7 avril 2021

Prendre l'air (et l'eau)

Différente toujours.

Eau ! Rivière ! Tu as changé.

Là, présente, toujours.




Prendre le large
les pieds au sec


Trouver des traces de vie



Explorer un chemin inconnu


Et savoir que c'est le bon...




Femme objet

Du désir on est l'objet.
De l'amour on est sujet.
Un objet se convoite, se prend, se possède, s'utilise, s'abandonne ou se casse.
Un objet se remplace.
Un sujet doit s'accorder à notre verbe, avec toute l'empathie dont il est capable.
Un objet est perçu et pensé, il ne se réalise que dans l'attention qu'on lui porte.
Il se veut.
Voilà pourquoi il peut-être si douloureux  d'être "objet d'amour".
Que l'autre ne pense plus à nous, et c'est comme si nous n'avions plus d'existence propre.
C'est comme si, pour prendre chair et corps, avoir de la valeur, il fallait, encore et encore, attiser et satisfaire le désir de l'autre.
Alors qu'enfant, parent ou amant, le sujet de notre amour reste libre d'aller ou bon lui semble, vers le meilleur pour lui, même sans nous.
Est-ce à dire que l'amour devrait se vivre sans désir ? Je ne le crois pas.
Je n'imagine pas une relation amoureuse privée de plaisir charnel.
C'est juste que, le désir, même violent, même troublant, même habillé de mots doux et forts, ne devrait pas passer pour de l'amour.
L'amour c'est prendre soin de l'autre.
L'amour c'est prendre soin de soi.



Or voilà que cette nuit là, je me suis sentie désirée.
Importante.
Digne d'intérêt.
Nécessaire.
Vitale.
Et que le dysfonctionnel est devenu modèle.
L'assouvissement est devenu la norme.
Pour toute une vie.
Normale la gêne ressentie, normal l'inconnu du plaisir dérobé.
Banale la confusion des émotions contradictoires.
Une petite fille objet.
Un instrument.
Un jouet qu'il suffit d'animer de paroles doucereuses et fourbes.
Une enfant qui oubliera, mais dont on conservera soigneusement la photo.
Tandis qu'elle gardera, elle, une cicatrice à vif.
Une empreinte indélébile, impossible à effacer sans arracher la peau de l'âme.
Et qui attirera à elle tous ceux qui ont à assouvir un désir, satisfaire un besoin, combler un manque.
Après tout ce temps, ni justice de Dieu, ni justice des hommes.
Mais justice à soi-même, sujet de bonheur.

Un jour tu verras

En ce moment, ma vie c'est un peu de ci et un peu de ça.
L'amitié d'un berger rencontré au coin d'une bouchure,
qui me tient compagnie,
prend soin de moi comme de ses brebis,
m'apprend le nom des arbres et des plantes, 
me fait rire aux larmes.
Sans, jamais, un geste déplacé.
La délicatesse.


Des petites et grandes désobéissances.
Sans culpabilité.
La liberté.
 


La création, à l'insu de mon plein gré, d'une activité d'écrivain public solidaire,
pour les invisibles de la République.
Parce que tout le monde, quelle que soit sa situation géographique,
quel que soit son niveau d'éducation,
devrait avoir accès aux droits sociaux et démarches administratives.
Reprendre le pouvoir de l'expression de soi et transmettre une trace de son existence.
La justice.


Visuels créés par Jack Koch

mercredi 17 mars 2021

La grossitude ça n'existe pas #18 Réincarnée

Il y a un an, j'évoquais ici le corps obèse, qui crie justice après un traumatisme.
Je concluais par cette question :
"Faut-il remuer le passé ?
Vaut-il mieux laisser retomber la boue et nager dans les eaux claires de surface, ou nettoyer à grand peine cette vase qui trouble la fontaine ?"
Elle est toujours sans réponse, ensevelie sous l'omerta familiale.
Sur la tête de mon oncle pédophile, ne se sont abattues ni la justice des hommes, ni celle de Dieu.
Et dans la mienne, il reste cette petite valise, soigneusement cadenassée, et encore bien lourde.
Malgré l'impunité, malgré le silence, je veux la laisser sur le bord du chemin.
Je veux me réincarner.

J'aurais pu faire le choix d'une mutilante chirurgie bariatrique, continuer à tenir mon corps à l'écart de mon cerveau.
J'ai opté, il y a longtemps déjà, pour l'acceptation.
L'acceptation de mon corps tel qu'il est.
Qui a porté et nourri deux enfants.
Qui m'a conduit où je voulais, sans me faire payer le prix fort.
Qui me permet d'éprouver envie, désir et plaisir.
Le désir de vivre, le plaisir de manger, la douceur de m'aimer.
L'envie de retrouver une condition physique à la hauteur de mes pérégrinations aventureuses.

En ces temps confinesques, bouger seule exige une volonté de fer, que je n'ai pas toujours,
sauf pour les étirements matinaux quotidiens.
Heureusement, nous vivons dans ce merveilleux pays qu'est la France, où, moyennant une (trop peu connue) prescription d'activités physiques adaptées, toute personne présentant une ALD, ou un facteur de risques (obésité, diabète, hypertension...), ou âgée de plus de 70 ans, peut pratiquer une activité sur ordonnance, dans un cadre sécurisé.
Même (et surtout...) pendant la crise sanitaire.
J'ai appelé un organisme qui s'appelle le DAPAP en Auvergne Rhône-Alpes, mais qui existe certainement ailleurs. 
Un rendez-vous m'a été proposé pour l'entretien de motivation et les tests de condition physique.
Puis j'ai été orientée vers des ateliers "Passerelle", deux fois par semaine, pas très loin de chez moi.
Cela aurait pu être du sport santé, du sport bien être, une association locale, mais, il faut bien le dire, l'heure n'est pas aux offres pléthoriques. 
Entre temps, la piscine a aussi rouvert ses portes aux publics dits prioritaires.
Je vais donc à la gym deux fois par semaine, à la piscine une fois.
Les autres jours, je cours les bois, à pied comme à vélo.
Le corps, c'était pour moi l'antidote de l'esprit.
C'est désormais un allié qui se bat à mes côtés, pour vivre bien, pour vivre heureuse.

A 60 ans, j'ai récupéré une condition physique que je croyais perdue, avec une régression notable des douleurs et aucune prises de médicaments évidemment.
Cherry sur le cupcake, la balance dépoussiérée déplace doucement son aiguille vers la gauche.

Mais surtout, je me suis retrouvée.
Pour la première fois depuis mes cinq ans, mon corps et mon cerveau ne semblent plus dissociés.
Manger est redevenu un plaisir subtil et varié,
que j'apprécie d'autant plus qu'il est partagé avec un homme dont le sourire ne saurait me laisser indifférente.
Il y a dans cette reconnexion, une sorte de justice retrouvée.
Une réappropriation de mon corps, comme si mon âme captive m'avait été, enfin, rendue.
Dans un coin d'ombre, une blessure reste douloureuse, prête à se rouvrir.
Mais dans deux lunes, la femme sauvage aura gagné.
Et je pourrais vivre l'histoire douce et tendre qui m'attend et que je mérite.

Sinon, j'ai vu ce film,
et je l'ai adoré.