mercredi 29 mai 2013

Kalevala

Une différence notable entre l'enseignement du Français langue étrangère (FLE)
et du Français langue seconde (FLS)
c'est que ce dernier doit permettre
à la fois de communiquer, d'interagir pour s'intégrer socialement
et à la fois d'accéder aux autres disciplines scolaires.

En dehors des difficultés propres à la langue elle-même,
les élèves sont confrontés
six heures par jour
à un discours pédagogique
dont on n'imagine pas à quel point il peut être obscur
quand on ne dispose pas des clés.
Prenons l'exemple de la grammaire.
Une leçon au cours de laquelle est prononcé 50 fois le sigle G.N. ou P.P.,
sans redire de quoi il s'agit,
un laïus sur les propositions subordonnées,
des aller-retour incessants entre nature et fonction,
c'est la garantie que l'élève allophone aura décroché au bout de 5 minutes.
Les élèves français en difficulté (20 % de la classe...) : 10 minutes.

A cette période de l'année,
maintenant que la communication est bien installée,
je ritualise de courts moments réflexifs sur la langue,
qui ne feront l'objet,
dans le cadre de mon cours,
ni de leçons formelles,
ni d'exercices d'entraînement systématiques,
ni d'évaluation.
Je leur explique, dès le début, que ce sont des clés,
qui ouvrent les portes du cours de français,
pendant lesquels ils sont bien souvent
laissés au placard.

Dictée, production de textes, lecture : à chaque regroupement, on prend un moment pour souligner les verbes conjugués, qu'ils repèrent très bien.
C'est simple :
un verbe conjugué = une proposition
au début ça s'embrouillait : proposition ? préposition ?
et puis on monte une marche
le chef, le morceau qu'on ne peut pas enlever, c'est la proposition principale
les autres, les subordonnées.
Relatives s'il y a un pronom relatif,
conjonctives si c'est une conjonction de coordination.

Un autre rituel :
que remplacent les mots encadrés ?
où l'on découvre que "le, la, l'" ne sont pas toujours des articles
et que  "lui" peut être féminin.
La compréhension des pronoms,
c'est bien souvent le décodeur pour la compréhension des textes.

Tous les jours on décortique, on coupe, on colorie,
on flèche.
Ces routines grammaticales quotidiennes finissent par produire leur effet.
Mais elles exigent bien plus de concentration,
et sont largement moins ludiques que les rituels précédents sur la météo ou la tenue du jour.
Autant dire qu'une fois ajoutées aux autres leçons,
il n'y a pas de temps morts.

Parfois,
je les vois décrocher.
Une association d'idée qui leur vient,
une image qui surgit,
ils ont envie de parler,
et je laisse filer le cours.
Pause.
J'écoute leurs voix, leur accent.
C'est moi qui dois me concentrer maintenant.
Être attentive, bien tout comprendre, reformuler pour les autres.
C'est le moment pour moi d'apprendre.

Que dans tous les pays,
les vaisseaux spatiaux sont des sous-tasses volantes.

Que dans les collèges suisses,
il y a des classes à plusieurs niveaux,
que les profs sont polyvalents,
qu'ils ne crient pas, ne sont pas injustes,
qu'ils sont proches de leurs élèves,
et que ces derniers les respectent.

Qu'en Finlande,
il n'y a pas une église dans chaque village comme ici
et
il n'y a plus beaucoup de chênes,
à cause de... l'église.
A cause de l'église ?
C'est parce qu'elles sont construites en bois ?
Non, non,
elle cherche vite dans son dictionnaire.
Ils sont saints, mais c'était il y a très longtemps !
Ah, sacrés, ils étaient sacrés.
Oui, il y a un homme, il s'appelle Tapio, c'est l'esprit de la forêt.
Et une femme, Ilmatar, pour l'eau.
Je comprends à ce moment qu'elle me parle de la mythologie finlandaise.

En rentrant à la maison,
j'ai cherché un peu
et j'ai découvert que les Finnois ont une grande épopée de 23 000 vers,
collectée dans toutes les régions finlandaises
écrite et complétée, au XIX ème siècle, par Elias Lönnrot, un médecin érudit.
Un peu comme les instituteurs et les notaires qui ont collecté les musiques, chansons et histoires traditionnelles chez nous, à la même époque, permettant ainsi la sauvegarde d'un patrimoine oral en perdition.
Elias, c'est un peu leur Achille Millien, leur Barbillat et Touraine,
sauf qu'en Finlande,
ce collectage du Kalevala a eu un impact très fort.
A un pays longtemps asservi à la Suède ou à la Russie,
il a donné un mythe fondateur,
et redonné sa place au finnois,
deux éléments sans lesquels une identité nationale ne peut pas se construire.

Voilà les petites pépites que je découvre grâce à mes élèves,
et qui ne calment pas les fourmis que j'ai dans la tête...



Tryptique d'Aino (1891)

 Le Kalevala était déclamé par deux bardes, alternativement,
chacun reprenant le dernier vers de l'autre,
en ajoutant une nuance grâce à cette spécificité de la langue finnoise,
qui permet de donner une information supplémentaire juste avec un affixe.

Édit : photos et explications internet, et surtout de ces excellents articles sur Sibelius.









7 commentaires:

Geneviève ou VoilàJune a dit…

C'est passionnant ! J'envoie un lien vers ton article du jour à ma petite soeur, prof de français en Irlande et... passionnée d'enseignement !
As tu un compte Twitter ?

Coline a dit…

Ah désolée,
je twitte pas
je FB pas beaucoup non plus
et mon téléphone ne me sert qu'à téléphoner.
J'ai un petit côté has been comme ça,
mais je veux bien échanger avec ta sœur,
parce que le plan
c'est de m'expatrier dans deux ans.

Barbara a dit…

j'ai appris plein de choses

et pas qu'en finois

en français "langue maternelle" aussi
parce que j'avais oublié
quand t'es hors circuit( si tu l'as été un jour déjà ...) t'es largué par ce langage
après tes explications c'est déjà plus clair( j'arriveeeeeee non je rigole !:o) transparait surtout tout le mal, toute la passion dans laquelle tu te jettes pour les aider à trouver les clés à ouvrir les portes et les chemins : bravo )


on apprend toujours c'est vraiment un échange
même sensation vécue à Madagascar c'est nous qui nous nous sentions plus riches ensuite après leur contact

pour le reste de l'article -lien -
je repasserai
à 5h sans carburant c'est peut être un peu trop quand même
bonne journée

Barbara a dit…

et pour le " lui" très vrai entre autres ....

Dorémi a dit…

Moi je dis que ces gamins-là ont bien de la chance de t'avoir pour les aider à ouvrir les portes…

cédille a dit…

"Kaleva", par la sonorité du mot et par tes explications, ça me fait penser au "kan ha diskan" breton.

Coline a dit…

oui
c'est vrai
le tuilage du récitatif fait penser à ça
j'aime bien cette association d'idées