jeudi 16 mai 2013

Sauvageon

"- Moi madame, j'arrive pas à trouver de boulot.
Dès qu'ils voient mon nom, les gens, ils veulent même pas me voir.
J'l'ai dit au juge, hein, de toutes façon, moi je resterai au chômage toute ma vie.
- Au chômage ?
- Non madame, un sauvage -il ne prononce pas correctement, chuinte les s et les j, équalize les u comme des i, nasalise tous les an/on/in dans le même son- un sauvage vous voyez. Toute ma vie je resterai un délinquant.
- Mais enfin, vous ne pouvez pas dire ça. Vous avez quel âge ?
- Vingt ans.
- Vingt ans, ce n'est rien. Vous n'êtes même pas fini. Vous pouvez changer beaucoup de choses encore.
- Non madame. C'est quoi ce monde, où on ne peut pas être comme on est ?  Les gens, ils ont peur de moi, et moi, ils me font peur aussi. J'aime mieux rester à part, pas me mélanger. On est comme des sauvages de la forêt"
Je me sens touchée par la profondeur de cette phrase "ils ont peur de moi, et moi ils me font peur".
Je n'ai jamais entendu ça de la bouche d'un détenu, et encore moins d'un qui ne sait ni lire, ni écrire.
-  Mais enfin, délinquant toute votre vie, c'est pas un projet ça. Déjà vous serez en état de récidive, vous prendrez des peines de plus en plus lourdes, de plus en plus longues ; ça doit être insupportable d'être enfermé tout le temps, non ?
- Ah ben non. Je suis pas malheureux en prison moi. J'ai du boulot déjà. Et puis, il y a des règles, je les respecte, on me laisse tranquille. Non, franchement, j'aimerais mieux être dehors c'est vrai, mais je suis bien ici. Non, je ne suis pas malheureux en prison. Je m'adapte. Les animaux, ils s'adaptent bien, pourquoi pas nous ?

L'autre proteste : "ah non, moi je suis pas bien, j'ai pas ma femme, mes gosses, ma famille, j'ai besoin de les serrer contre moi." Il dit ça en refermant ses deux bras dans une étreinte câline.
Et c'est vrai que n'est pas la première fois que je remarque ça, cette façon qu'ils ont de manifester leur affection pour leur famille, d'exprimer facilement l'odeur des leurs, la chaleur et le contact qui leur manquent. Ils le font avec des gestes d'enfant, d'une manière presque animale, une sorte d'évidence naïve que beaucoup d'hommes hésiteraient à exprimer ainsi.

Mais le premier, il insiste :
"- Moi j'ai pas encore de femme, alors je m'en fous d'être ici. Vous savez, nous, on voudrait juste un boulot pour vivre. Mais puisque c'est pas possible, ben on se débrouille, et puis on va en prison, c'est comme ça. En plus, moi, j'ai la foi, je crois en Dieu, ça m'aide. Pas la foi de l'église hein, juste la foi. Je crois, c'est tout ; si on a du cœur, du courage, c'est moins difficile."
 Les gitans, c'est vrai, ils sont souvent à part. En détention, comme dans la vie, on ne les mélange pas. On les mets en cellule avec d'autres gitans, et c'est rare qu'ils posent des problèmes. Ils ont leur langue, leurs codes, tournent ensemble à la promenade.
Et finalement, moi aussi j'ai intégré cette singularité : au lieu de les associer à des groupes en fonction de leur niveau, je les appelle ensemble, quitte à gérer l'hétérogénéité. Ils n'aiment pas montrer aux gadjés qu'ils ne savent pas lire, et puis ils aiment bien travailler sur des sujets qui leur parlent, des contes manouches, le planisphère, les pays.
"- C'est quoi ça madame ?
- C'est le Maroc, l'Afrique du Nord. 
- Et l'Espagne, elle est où ? Son compagnon pointe un index vers la péninsule ibérique.
- Lisez moi les noms s'il vous plaît.
- Séville, Barcelone, Bilbao, l'Andalousie, la Catalogne, le Pays-Basque.
- Moi, je veux aller voir ça. L’Espagne. Oui, faut que j'y vais."
Ses yeux brillent.
C'est drôle qu'il soit focalisé comme ça sur l'Espagne.

A force de travailler avec eux,
et de me creuser le ciboulot pour tenter de les intéresser,
j'ai commencé à saisir pas mal de leurs difficultés,
à commencer par le fait que le français ne soit pas leur langue maternelle,
ce qui explique probablement que certains aient autant de mal à apprendre à lire.
Ce n'est pas pour autant que j'ai des solutions.
" - Vous savez madame, moi je viens au cours parce que j'aime bien. Mais j'apprendrai jamais à lire. Je veux vivre à l'ancienne;
- A l'ancienne ? Mais à l'ancienne, ça voudrait dire reprendre la route, aller où il y a du travail. Il y a encore beaucoup de voyageurs qui font ça : ramonage des cheminées l'été, bûcheronnage l'hiver... Mais vous, vous êtes sédentarisés, ça me paraît difficile que vous viviez à l'ancienne, surtout ici où il n'y pas pas de travail.
- Ouai, madame, c'est bien ce que je dis : à part, et à l'ancienne. Pas besoin de savoir lire. Des sauvages de la forêt je vous dis, c'est ce qu'on est."

Longtemps, je me suis figurée que, pour eux, les barreaux, les portes fermées, c'est encore plus insupportable que pour les autres.
Mais je commence à changer d'angle de vue, et à comprendre que la prison peut être intégrée logiquement à un parcours de vie
Qu'ils ont une forme de liberté intérieure, qui leur fait accepter dans une sorte de fatalisme, ce qu'ils ne peuvent pas éviter.
" - Vous savez pourquoi je suis ici ? Parce que je ne me suis pas présenté au contrôle judiciaire.
- Juste pour ça ? Mais vous avez pris cher, cinq mois, c'est beaucoup. 
- Ah, mais ça c'est parce que j'avais un sursis qui est tombé.
- Ok, mais pourquoi vous n'y êtes pas allé au contrôle ?
- J'ai pas le permis, pas de voiture, j'habite loin de tout, je peux pas y aller. Mais franchement, c'est bien comme ça vous savez.
- Je ne comprends pas.
- Ben si, regardez : je fais ma peine, je leur dois plus rien. Je sors : plus de contrôle, plus d'obligation de travailler, que de toute façon je trouve pas de travail. Voilà."

Van Gogh - Les bohémiens

4 commentaires:

lorys03 a dit…

J'ai une expérience différente des gitans. Est-ce dû à la région ?
En arrivant ici, ils m'ont terrifiée, je pensais qu'ils ne m'accepteraient jamais. Et les années ont passé, me donnant des clés pour entrer dans leur culture, et leur ouvrir la porte vers l'école.
Une maman m'a dit un jour : "Comprenez-moi, on vous prête nos enfants..." Voilà, c'est la plus belle de mes clés ! Dans le prêt, il y a l'idée de retour.

Barbara a dit…

merci pour ce partage(@lorys 03 aussi)

Coline a dit…

J'ai eu aussi des voyageurs en classe ordinaire,
dont la plupart auraient pu en remontrer aux autres en terme de respect et de politesse.
J'ai eu le papa -jamais retourné dans une école depuis son enfance - qui semblait chercher un truc, et finalement, m'a demandé "il est où le petit coin punition ?"
et la gamine qui s'était pris une correction parce qu'elle avait participé à une bêtise collective (alors que les autres familles en avaient profité pour tomber sur l'enseignante), et dont la maman m'a dit "chez nous c'est comme ça qu'on éduque les enfants, c'était comme ça pour moi, et c'est comme ça pour ma fille",
les gamins super qui n'iront jamais au collège, parce qu'ils y sont trop mal,
ceux qui sont hyper dégourdis mais qui n'arrivent pas à lire,
les familles sédentarisées assistées et alcoolisées,
et celles au contraire, absolument intégrées, qui ne disent pas à leurs enfants qu'ils sont gitans, parce que ça craint...mais qui sont trahies par leur nom.
Bref, un peu de tout

Geneviève ou VoilàJune a dit…

En plus de ton texte, j'aime beaucoup ce tableau. J'ai longtemps travaillé avec les albums jeunesse dans ma classe et j'ai un album de la collection "ponts des arts" (coédité par le SCÉRÉN et l'élan vert) qui évoque ce tableau (c'est le principe de cette collection). Le titre "Kalia sous les étoiles" de Didier Dufresne et Cécile Geiger. Cela peut t'intéresser peut être