vendredi 30 janvier 2026

La grossitude ça n'existe pas #8 L'ogre et la petite fille

 Je me souviens désormais de ma première compulsion alimentaire.

Je revois le gros gâteau crémeux au chocolat, avec ses huit bougies.

Ma mère avait posé le reste dans la cuisine. Je m'y étais glissée en douce plusieurs fois, pour me gaver jusqu'au vomissement.

Quand tonton Claude m'a violée, cette année là, il a volé mon âme. Quelqu'un avait-il attaqué la sienne ?

Il a aussi emporté ma mémoire, ma future vie de femme, encore aujourd'hui je paie les conséquences, tandis qu'il vit tranquillement sa retraite, bien à l'abri de tous les délais de prescriptions écoulés.

Dans la pénombre de l'obscurité du salon, en l'absence de mes parents partis au cinéma, il a d'abord posé tendrement ma main d'enfant sur le renflement un peu rugueux de son pantalon de toile brune, et il a chuchoté des paroles perfides et rassurantes : « c'est normal quand on s'aime. »

Et moi, avec ce petit frère qui dormait dans la chambre d'à côté, le seul garçon dans la vie secrète de mon père, objet désormais de tout l'intérêt et de toute l'attention, j'avais follement envie d'être aimée, de redevenir importante. Car importante, vitale même, je l'avais été, en remplaçant ma sœur née non vivante, pile un an après sa mise au tombeau.

C'est fou comme quelqu'un qui veut posséder une personne objet de son désir, sait s'engouffrer dans sa vulnérabilité, instrumentaliser ses manques, pour lui laisser croire qu'elle est sujet d'un amour, qui lui laisserait le libre arbitre de dire non.

J'ai la certitude que, toute ma vie, je suis restée prisonnière de ce piège terrible, dans les mâchoires duquel luit doucement le suave appât de l'intérêt qu'on me porte. Clac, prisonnière, le temps de m'en défaire les années passent, la blessure s'ouvre, la cicatrice s'épaissit.

C'est extrêmement difficile de se détacher et, je l'avoue, deux semaines après le naufrage, je suis complètement paumée dans mon petit canot de sauvetage, secouée par les flots sur l'océan de la vie. Mais sous les étoiles et la lune qui revient vers sa plénitude.

C'est-à-dire que je me raccroche à toutes les petites lumières que je vois : l'amitié, le soutien, le rythme régulier de mes activités, mon chouette appartement refuge, et le temps passé avec lui.

Car oui, nous nous sommes revus, pour du partage de longs moments de qualité, ce que nous aimions faire ensemble avant, et des discussions sans reproches qui nous aident à comprendre, en remontant le fil d'une chronique de catastrophe annoncée.

C'est parfois très apaisant, j'ai progressivement retrouvé le sommeil, mais je ne consomme toujours que des demi-rations. J'ai faim, je mange de bons petits plats, mais la moitié de mon assiette, ensuite ça ne passe plus. Comme c'est la première fois de ma vie que je vis cette curieuse expérience « ni colère, ni désordre alimentaire », je suis déroutée.

Je ne sais pas trop comment expliquer ce qui se passe. C'est comme si nos deux plaies d'enfance s'étaient télescopées.

Lui qui a échappé à l'alcoolisme de son père maltraitant puis de son frère aîné ; dont le premier souvenir est sa mère qui le tient par la main en menaçant de partir avec lui seul, sans jamais passer à l'acte ; méprisé par un maître d'école qui le pensait bête et lui tapait sur la tête pour que ça rentre mieux ; qui a mené sa vie toute droite et honnête, jusqu'à ce que mon départ de sa maison, à 10 km de chez lui ouvre sous ses pieds le gouffre abyssal du vide et de l'abandon, qu'il a comblés de mensonges, tandis qu'un sac d'os blond décoloré avec le QI d'une laitue. lui tendait la pelle pour creuser encore.


Et moi, la petite fille à l'âme dévorée par l'ogre qui attend, pour guérir, une justice qui ne viendra pas.

Toute cette étrangeté m'interroge.

Aucun commentaire: